- Le 78 Tours s'impose


Le disque est-il un objet vraiment sérieux ?

Les Aiguilles de Phonogramme

La TSF va-t-elle tuer le disque ?

Le Juke-box prends son envol

Les premiers Hit-Parades


Le Tourne-Disque à Lampes mono 'La Voix De Son Maître avec Platine 2 Vitesses et Changeur auto pour 45 Tours, Années cinquante
Le Tourne-Disque à Lampes mono 'La Voix De Son Maître avec Platine 2 Vitesses et Changeur auto pour 45 Tours, Années cinquante.

Quel est l’état du marché à l’orée du siècle nouveau ? Il règne une certaine confusion quant au choix de la marque : le problème, pour le consommateur potentiel, est que chaque firme commercialise des engins incompatibles avec ceux des concurrents. En France, on trouve surtout des cylindres dits "type standard" de 55 millimètres de diamètre et d'environ 11 centimètres de longueur, et des cylindres créés par Pathé et repris par quelques marques dont Dutreih dits "type inter", de 88mm de diamètre et de 106 à 108 mm de longueur. Beaucoup plus rares sont les cylindres Stentor (Pathé) ou Concert (Edison) d'un diamètre de 12,5 cm. Outre leurs dimensions, la vitesse de rotation idéale varie d'un cylindre à l'autre : de 100 à 125 tours à la minute jusqu'à 1900 ... puis de 144 t/mn en 1900, vitesse inaugurée par les rouleaux New Process Record... et enfin 160 t/mn à partir de 1902. Cette grande vitesse de rotation permet de compenser le manque de dynamique et la bande de fréquence très étroite (performances à peu près égales à celle du téléphone aujourd'hui). La durée moyenne d'écoute d'un cylindre est de deux minutes... sauf pour le Edison Amberol Four Minutes (1908), qui, comme son nom l'indique, peut durer quatre minutes... mai, en revanche, ne peut être écouter sur aucune autre machine sans risque de grave détérioration ! Rajoutons le fait que certains cylindres sont réutilisables (enregistrables, puis effaçables et réenregistrables, notamment pour le Distaphone de 1903).

Au lieu de fidéliser la clientèle, cette diversité des supports la rebute plutôt ; à cet égard, la publicité pour le Nouveau Ménestrel Interchangeable est éloquente :

N’achetez plus les phonographes qui n’utilisent que les cylindres d’une seule dimension, à plus forte raison ceux qui nécessitent des cylindres de dimensions bâtardes. La dernière perfection est le phonographe à cylindres interchangeables. Le Nouveau Ménestrel Interchangeable est le dernier triomphe de la science ! L’idéal enfin ! Larynx et cordes vocales en cire, thorax en nickel !

Cylindres au Format 'Standard' en Cire, Diamètre : 50mm, Durée : 2 Mn
Cylindres au Format 'Standard' en Cire, Diamètre : 50mm, Durée : 2 Mn.

Les professionnels prennent rapidement conscience que le choix du consommateur se fera plutôt, non pas en fonction de la machine elle-même, mais du catalogue de chansons ou d'œuvres orchestrales proposées. Chaque firme devra alors s’attacher l’exclusivité d’interprètes de renom, et proposer leurs voix avec un maximum de qualité sonore, cet effort s’accompagnant de la création de sous-labels prestigieux. D'où l'abandon rapide du cylindre (entre 1902 et 1906 pour la plupart des firmes, 1912 pour Columbia, tandis qu'Edison, obstiné, en commercialisera jusqu'à 1929 ; bien qu’ardent -et ultime !- défenseur du cylindre, Edison, prudent, a néanmoins commencé à commercialiser des disques plats dès 1912).

En 1906, la firme Pathé, qui, à son tour, a réalisé que le futur n’est pas dans le cylindre mais dans le disque plat, imagine un stratagème permettant de transférer les enregistrement du cylindre sur disque ; il s’agit d’un pantographe nommé Poisson. Les disques alors obtenus partent du centre et ont une vitesse de rotation assez élevée, de 90 à 100 tours/minute. Ce système sera utilisé jusqu’à 1920. Le catalogue édité en novembre est éloquent :

Après bien des années d’études et d’expérience, nous avons enfin réalisé le dernier progrès de l’industrie des machines parlantes: le disque phonographique Pathé, s’écoutant avec un saphir inusable et supprimant ainsi le changement d’aiguille qui rend insupportable l’audition des autres disques (...). Les disques Pathé doivent être entendus à la vitesse de 90 à 100 tours[1] à la minute. Pour répondre aux besoins de notre clientèle, nous venons de faire une installation dans nos usines permettant la production de cent mille disques par jour. Les disques Pathé sont établis en simple et double face ; l’audition commence par le centre (placer le saphir contre le petit cordon en relief).

Les disques Pathé, en effet, débutaient, non pas au bord du disque, mais en son centre (si vous en possédez, ils sont faciles à reconnaître, car munis d'un bord surélevé que l'on ressent très nettement en passant le doigt, cette petite éminence servant de butoir pour éviter au bras de lecture de tomber dans le vide en fin de morceau). On s’est longtemps interrogé sur la raison de cette anomalie ; deux explications logiques semblent s’imposer : 1) Pour plus de commodité, lorsque Pathé décida de transférer son catalogue de cylindres sur disques, le procédé utilisé fut le même que celui qui permettait de dupliquer les cylindres, c’est à dire le fameux système de “pantographe Poisson” : le sens de progression du cylindre obligeait à partir du centre pour se diriger vers l’extérieur du disque 2) La qualité d’un disque étant meilleure à sa périphérie qu’en son centre par suite du défilement plus rapide du sillon, on laisse l’auditeur sur une meilleure impression en lui faisant écouter un disque présentant ses moins bonnes performances en début de reproduction.

Il ne faut pas croire que ces disques dont l'audition débute en son centre ont rapidement disparu : en effet, les stations de radios américaines, jusqu'à 1939, utilisaient des disques monoface 33 tours d’un diamètre de 40cm dont l’audition débutait par le centre (afin d’éviter toute erreur de manipulation au moment de leur diffusion, ces disques portaient, bien lisible, la mention “cuts number from inside”).

1901... Lioret commercialise le Phono-Stéorama à l'usage des montreurs ambulants. Les forains proposent ainsi une attraction inédite (surtout à la campagne !) : le spectateur glisse une pièce de monnaie, revêt le casque et voit défiler toute une série de vues touristiques tout en écoutant un cylindre.

L’abandon du cylindre au profit du disque s’accompagne, bien sûr, de quelques "couacs" puisque la vitesse de rotation reste au début assez fantaisiste : si l'on peut sans problème écouter un 80 tours à la vitesse, fort proche, de 78 tours, les choses commencent à se compliquer lorsqu'on est en présence d'un 90 tours, d'un 120 tours ou, pire, d'un 140 tours-minute !

Pourquoi la vitesse de 78 tours s’est-elle imposée plus qu’une autre ? Par simple mesure d’économie pour le territoire américain : le moteur électrique synchrone alimenté en 60 Hz (fréquence utilisée aux U.S.A.) tourne à 3 600 tours/mn ; équipé d’un réducteur de rapport 46, le disque tourne très exactement à la vitesse de 78,26 t/mn.

Tracasserie de vitesse de rotation, de sens de lecture… Qu'en est-il du format ? La question ne pose pas, en règle générale, de problème ; en 1906, Pathé en avait adopté deux, de diamètres 24cm et 28cm, et six ans plus tard, un troisième (35cm).

En règle générale, le discophile pouvait lire sans difficulté tout disque d'un diamètre compris entre 20 et 50cm. Bien sûr, il y eut beaucoup plus petit... et beaucoup plus grand[2].

1901... La firme Columbia annonce qu'elle est désormais en mesure de dupliquer les cylindres en grande série. Trop tard, car le disque a cette fois une tête d'avance : en Angleterre, par exemple, Elridge R. Johnson a créé la Victor Talking Machine Company dont le premier disque à son catalogue recueille un vif succès ; il s’agit de When Reuben Comes To Town dont le tirage initial de 2 000 exemplaires pressés sur disque de 25cm de diamètre est rapidement épuisé. On peut croire alors que Lioret va dominer le marché ; mais, dans la réalité, son entreprise reste artisanale. Lioret ne peut concurrencer Pathé qui dispose derrière lui, on l’a vu, de solides financiers pour appuyer ses initiatives. Dépité, Lioret abandonne le phonographe en 1910. Mais, loin de rester inactif, il entame, en collaboration avec la Gaumont, des recherches sur le cinéma parlant...

Cylindres au Format 'inter' en Cire, Diamètre : 85mm, Durée 4Mn
Cylindres au Format 'inter' en Cire, Diamètre : 85mm, Durée 4Mn.

Il met au point une machine destinée à enregistrer les pulsations cardiaques des animaux... Et en 1911, il conçoit l' Electrographe L.D.R. (initiales de Lioret, Ducretet & Roger), ancêtre du répondeur-enregistreur téléphonique... Ses inventions ne lui rapportant pas tripette, Lioret tient un magasin de jouets à Paris, près de la place Denfert-Rochereau. Entre deux (rares !) clients, il s'engouffre dans son arrière boutique afin de continuer à bricoler. La Première Guerre mondiale lui donne l'occasion d'inventer un système de repérage par le son des pièces d'artillerie et des sous-marins, l'Hélicophone. Lioret mourra à 90 ans après avoir consacré les dernières années de sa vie à la peinture.

Le Disque est-il un objet vraiment sérieux ?

Cette question est aujourd’hui totalement incongrue : trente à quarante milliards de disques ont été mis en circulation durant tout le vingtième siècle !

Mais, à la fin du 19ème siècle, une partie du public et des professionnels pouvait, effectivement, se demander si le disque était un objet "sérieux" : sa destination première ne fut-elle pas le monde du jouet, notamment le bébé phonographe ? Et, par la suite, de très nombreux jouets "parlants" (notamment des années 50 et 60) dissimulaient un mini-électrophone dans leurs entrailles.

Quant au cylindre, une fois qu'il eut fait ses preuves, on pensa immédiatement à l’affecter au domaine du divertissement. En 1903, la Société allemande Stollwerk, quant à elle, commercialisait à la fois des disques en cire et des disques en chocolat, ces derniers étant, de surcroît, comestibles. Stollwerk s’est rendu compte, en effet, que le chocolat est tout aussi résistant que la cire, se prête autant aux inscriptions du stylet du diaphragme vibrant... et présente en outre l’avantage de pouvoir être dévoré lorsque la ritournelle a cessé de plaire ! Rapidement, la Société Félix Potin reprend l’idée à son compte, commercialisant le modèle Eurêka.

Pub 'Le Duplex' (Phono à Cylindre)
Pub 'Le Duplex' (Phono à Cylindre).

Le fait qu’en France le phonographe se soit d’abord fait connaître sur les champs de foire explique sans doute les difficultés qu’il rencontrera pour être officiellement reconnu, admis et présent dans les salons de la bonne société ; pourtant, la visite d’Edison dans notre pays (1889) avait été honorée par la remise de la Légion d’Honneur des mains mêmes du président Sadi Carnot, et il s’était en outre longuement entretenu avec Gustave Eiffel.

D’un pays à l’autre, la perception de l’objet s'avère différente. En France, en 1891, le colonel Gouraud, pour être sûr que ses instructions ne seraient pas mal interprétées, employa le phonographe lors de grandes manœuvres ; il confiait ses ordres à la machine pour remettre ensuite un cylindre à un officier d’état-major pour transmission aux commandants. En Angleterre, on entrevoit des utilisations diplomatiques au phonographe : en 1896, la Reine Victoria enregistre un message à l’intention de l’empereur d’Ethiopie Menelek II... accompagné des consignes pour effacer le message après en avoir pris connaissance. Aux Etats-Unis, en revanche, l'on recherche surtout des applications militaires, judiciaires, politiques, etc : en 1897, devant la cour de New York, un propriétaire attaquait en justice la compagnie des chemins de fer afin d’obtenir des dommages et intérêts pour les nuisances sonores qu’il devait endurer. Pour étayer son argumentaire, le plaignant apporta des cylindres d’enregistrements du passage des trains tels qu’on les entendait depuis son domicile. Evolution des mentalités : en 1912, Woodrow Wilson, candidat à la présidence, enregistrait ses discours sur disques. A Bucarest, enfin, certes sous le pseudonyme de Carmen Sylva, la reine Elisabeth de Roumanie enregistrait des poèmes dès 1903.

Rares sont ceux qui perçoivent l’intérêt inestimable d’une phonothèque, complément idéal de la bibliothèque. C’est pourquoi on ne peut que saluer l’initiative de ces sortes de visionnaires qui consacrèrent leur conviction, leur énergie et leurs moyens à la constitution d’archives sonores dignes de ce nom. Non pas qu’un enregistrement de musique légère ou d’un sketche de comique troupier ne présente aucun intérêt... mais il faut bien admettre qu’un enregistrement de Sarah Bernhardt ou d’un discours prononcé par un homme politique est d’un intérêt supérieur. Nous vous avons déjà signalé l’existence des fabuleuses archives collectées par l’Italien Bettini (et, hélas, détruites au cours d’un bombardement). D’autres que Bettini, dès le début du siècle, ont mis un point d’honneur à constituer un catalogue prestigieux. C’est le cas, notamment, de Fred W. Gaisberg, imprésario recruté par Berliner, qui n’hésitait pas à sillonner le monde entier pour recueillir, dans chaque capitale, les grandes voix d’opéra du moment. Son coup de maître est d’avoir rencontré, et enregistré Chaliapine, Tetrazzini, Gigli et le célèbrissime ténor Enrico Caruso, donnant ainsi ses lettres de noblesse à la jeune invention... et à la firme Gramophone qui a su le persuader de laisser “emprisonner” sa merveilleuse voix.

1901... Caruso, justement, parlons-en : c’est en 1901 que Giovanni Capurro et Eduardo di Capua écrivent et composent “O Sole Mio” (“O mon soleil”). La chanson, qui ne sera enregistrée qu’en 1916 par le ténor, conforte sa gloire. En 1949, O Sole Mio est adapté, en anglais, sous le titre There’s No Tomorrow, et parvient, bien plus tard, aux oreilles d’Elvis Presley, qui, dès lors, souhaite l’enregistrer. Pour des raisons contractuelles, cela ne se peut ; plusieurs équipes de paroliers sont alors dépêchées afin d’écrire de nouvelles paroles pour la sublime mélodie. La chanson, rebaptisée It’s Now Or Never, se retrouve aux sommets des hit-parades anglo-saxons, de part et d’autre de l’Atlantique, 59 ans après sa création. On rapporte que, lors de la séance d’enregistrement, Elvis avait apporté un enregistrement de Mario Lanza pour s’inspirer de son interprétation. En tous cas, cette performance ne fut pas toujours bien perçue, de nombreux fans de Presley considérant qu’il venait de trahir ses racines rock’n’roll. O Sole Mio continua sa carrière, figurant encore récemment au répertoire de Pavarotti.

1902... Le 11 avril, à Milan : pour la première fois, la voix de Caruso est immortalisée. En deux heures et demie, dix disques monofaces sont gravés, regroupant dix airs d’opéra. Certaines imperfections dans l’interprétation, de la part d’un être aussi perfectionniste, laissent penser que Caruso ait été impressionné par la machine. Le premier trac de toute l’histoire du disque ? Des mélomanes avertis mais impitoyables considèrent que la séance de Caruso, le 11 avril 1902, apparaît comme “improvisée”. Hormis le facteur humain, il faut souligner que la machine utilisée pour graver les disques tournait, ce jour-là, à la vitesse de 71 tours à la minute, alors que toutes les machines sur lesquelles ont été lus ces disques historiques tournaient à 78 t/mn ; en conséquence, la voix de Caruso est toujours apparue plus aiguë qu’elle ne l’était en réalité au moment de l'enregistrement. Ces séances furent complétées, toujours à Milan, le 1er décembre 1902. En 1903, Vesti la giubba se vend à un million d'exemplaires. Le dernier enregistrement de Caruso, le Crucifixus de Rossini, sera réalisé en 1920 pour la firme Victor. Jusqu’à son décès, survenu en 1921, Caruso grava 265 titres (dont 31 furent publiés après sa mort). Il goûta aussi, à deux reprises, aux joies du cinéma, pour un énorme cachet de $ 100 000. Dans son premier film, My Italian Cousin, Caruso tient deux rôles : celui du héros... et celui du cousin, bébête, du héros ; ce film connut un tel échec commercial que son second film ne sortit pas sur les écrans. Un comble pour un artiste dont la réputation repose sur sa voix, ces deux films étaient... muets !

Folklore d'Alsace en 90 ours (Commençant par le Centre), Début 20ème Siécle
Folklore d'Alsace en 90 ours (Commençant par le Centre), Début 20ème Siécle.

Chose impensable aujourd’hui, il faut se remettre à l’esprit qu’avant que le phonographe ne soit inventé, nul n’était capable d’entendre sa propre voix. Citons l’exemple d’Adelina Patti, célèbrissime cantatrice qui, à l’issue de sa première séance d’enregistrement, en 1905, s’exclama : “Ah, mon Dieu ! Maintenant je comprends pourquoi je suis Patti ! Quelle voix ! Quelle artiste ! Je comprends tout !”. A l’âge de 63 ans, et alors qu’elle chantait depuis 45 ans, elle entendait sa voix pour la première fois, grâce au disque. Tout aussi étonnantes, tout aussi charmantes sont les réactions de Guillaume Apollinaire (“Après l’enregistrement, on fit redire mes poèmes à l’appareil et je ne reconnus nullement ma voix”) et de l’actrice Cécile Sorel qui couvrit de fleurs le pavillon du phonographe pour signifier sa surprise et son bonheur de pouvoir s’entendre. En revanche, une anecdote concernant Sarah Bernhardt semble peu plausible : alors âgée de 59 ans, elle se serait, dit-on, évanouie à l’écoute de sa propre voix déclamant un extrait de Phèdre en 1903... or elle avait déjà eu l’occasion de s’entendre, puisqu’elle avait été enregistrée par Bettini quelques années auparavant.

A un moment où la reproduction sonore s’avère, reconnaissons-le, encore quelque peu approximative, les grandes voix rechignent à se laisser ainsi “piéger”. Leur image, leur prestige, leur renommée, en effet, ne vont-ils pas souffrir d’être reproduits sur des disques au son nasillard et plein de craquements ? On a beau être artiste, on n’en est pas moins homme (ou femme) ; nos grandes voix, dans l’ensemble, accepteront de se laisser capturer, moyennant un confortable chèque, auquel se substitueront ultérieurement ce qu’on a coutume d’appeler les “royalties”, c’est-à-dire non plus une somme fixe, mais un pourcentage sur le nombre d’exemplaires confectionnés ou vendus. Citons l’exemple du ténor irlandais John Mac Cormack qui, en 1906, s’engagea auprès de la firme Odéon pour une durée de six ans à enregistrer chaque année douze faces de disques.

1902... Ce n’est pas encore le cinéma parlant, mais un pas en avant est réalisé grâce à l’elgéphone mis au point par Georges Laudet: cet appareil, servant à amplifier les sons, va bientôt attirer l’attention de Léon Gaumont qui l’utilisera dès 1906, lui permettant d’exploiter son chronophone (projecteur de cinéma relié à un phonographe, association jusqu’alors impossible en raison du manque de volume sonore des phonographes). D’ailleurs, simultanément, en Angleterre, Eugene Lauste dépose un brevet de film sonore, et en Allemagne Oscar Messter construit le kinématographe, identique au chronophone.

1903... Instauration d'un système de rémunération des artistes et interprètes en fonction de leur succès, venant en complément de la Convention Internationale de Berne relative à la propriété littéraire, scientifique et artistique. Système qui sera amélioré en 1914, prenant le nom d'ASCAP (organisme qui, aux Etats-Unis, n'autorisera la diffusion de disques à la radio qu'à partir de 1943). En outre, grâce à la duplication, le sort des interprètes s’est nettement amélioré. L’ouvrage De fil en aiguille cite l’exemple de Charlus qui, à ses débuts, touchait 50 centimes par cylindre gravé, passant sa journée à reprendre sans cesse le même thème ; quelques temps plus tard, il percevait 100 francs pour l’enregistrement d’un seul cylindre qui, moulé, était ensuite reproduit à l’infini.

Les producteurs de disques ont bien ressenti l’importance des interprètes pour vendre leurs phonogrammes et, par conséquent, ne rechignent pas à les rétribuer. En revanche, rien n’est prévu pour les auteurs et pour les compositeurs qui, dans un premier temps, ne recevront pas la moindre rémunération pour l’utilisation de leurs œuvres : les disques, en effet, “ne sont, ni de la littérature, ni de la création artistique" (sic). Bizarrement, les illustrations de la pochette et du label sont considérées comme "expressions visibles d'un effort de créativité" ! Il a fallu attendre cette même année 1903 pour qu’un procès retentissant attribue aux auteurs et aux compositeurs français un pourcentage sur les ventes de disques au titre des droits de reproduction ; cette somme est perçue par un organisme nommé l’EDIFO qui deviendra ensuite la BIEM puis, en 1970, la SDRM (Société pour l’administration du Droit de Reproduction Mécanique des auteurs, compositeurs et éditeurs). Rappelons les origines de cette affaire : Monsieur Philippe Marquet, à la fin du 19ème siècle, attaqua plusieurs fabricants de cylindres pour les obliger à verser des droits d'auteur... et se trouva débouté : disques et cylindres étant jusqu'alors assimilés aux boîtes à musique et limonaires, leur reproduction ne semblait pas du tout avoir le moindre caractère artistique. L'affaire fut néanmoins reprise en mains par un retraité, monsieur Viviès, qui considéra ce premier jugement hâtif, et, avec l'éditeur Célestin Joubert, poursuivit en justice la firme Pathé. Bien que perdu en première instance, le procès fut gagné en appel en 1903, après que Joubert et Viviès aient engagé Raymond Poincaré comme avocat. Le droit de reproduction mécanique (futur SDRM) était né (en revanche, deux ans plus tard, les compositeurs Massenet et Puccini perdront le procès qu’ils intenteront à la firme Pathé).

A partir de 1911, les fabricants de disques versent 5% de leur prix de vente en droits d'auteur et d'éditeur musical (taxe matérialisée par l'apposition d'un timbre sur la pochette ou sur le disque lui-même). De là à arriver à faire payer les théâtres, les radios et tous les lieux de spectacle, il y en encore à batailler ! Aux Etats-Unis, par exemple, ce n'est qu'en 1921 qu'eut lieu une première répartition. Il faut dire que des millions de dollars étaient en jeu, et certains arguments visiblement grotesques aujourd’hui ne manquèrent pas, à l'époque, de freiner cette légitime requête : en 1908, un jugement de la Cour Suprême considérait qu'un compositeur n'a pas de droit légal à contrôler les enregistrements sonores de ses œuvres (à noter que le terme de copie ne s'applique alors qu'aux inventions et aux œuvres écrites, tandis qu'on utilise celui de reproduction mécanique pour le disque).

L'approche du problème, d'ailleurs, restera toujours différente chez nos amis d'outre-Atlantique qui, encore aujourd'hui, ne reconnaissent pas les "droits d'exécution publique", c'est-à-dire qu'ils ne paient pas de droits d'auteurs sur les titres joués en concert (ce "manque à gagner" est néanmoins largement compensé par les droits de diffusion à la télé, qui, eux, sont énormes). En France, on avait connu une situation similaire… situation qui avait conduit à la naissance de la SACEM ("Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique") en 1851. Les faits remontaient à 1847, date à laquelle trois jeunes compositeurs, Victor Parizot, Ernest Bourget et Paul Henrion, avaient refusé de payer leurs consommations aux “Embassadeurs”, expliquant que le patron du célèbre café utilisait leurs œuvres musicales, à son propre bénéfice, pour distraire ses clients, sans verser la moindre rétribution aux créateurs. Bien que cela semble aujourd’hui impensable, c’est le patron des “Ambassadeurs” qui porta l’affaire en justice... et se trouva ainsi condamné à dédommager les compositeurs qu’il avait pillés. Comme l’écrit fort justement Pierre Saka dans son excellent ouvrage La chanson française des origines à nos jours (paru chez Nathan), “désormais, écrire une chanson ne sera pas seulement un passe-temps, mais un métier”.

1904... La firme Odeon, en Allemagne, et la Columbia, aux U.S.A., fabriquent les premiers 78 tours à double face enregistrée. L’idée apparaît pour certains si révolutionnaire qu’une autre firme allemande, Rena, n’hésite pas à baptiser ses disques Rena Double-Face Record. En France, des brevets désignant de tels disques sont déposés en mai et juin 1903 (avec renouvellement en 1908) par Ch. et J. Ullmann, de marque Zon-O-Phone. La firme Victor y viendra tardivement (1908). De quoi faire rager les possesseurs du premier opéra publié dans son intégralité : Hernani de Verdi sorti en Italie en 1903 sur... quarante disques monofaces ! (Autres opéras notables publiés dans leur intégralité : Carmen de Bizet sur 36 faces et Faust de Gounod sur 34 faces, tous deux commercialisés en 1908)

1er février 1905... A la suite d’un arrêt de la Cour d’appel de Paris interdisant l’enregistrement phonographique libre des musiques appartenant à des éditeurs, la firme Pathé licencie 1 200 ouvriers.

1905... Apparition sur le marché du label Fonotipia (marque déposée à l’I.N.P.I. en France le 16 décembre 1904) spécialisé dans les enregistrements de prestige de musique classique ; la dite firme est basée à Milan mais, afin d’obtenir le meilleur pressage possible, fait réaliser ses disques à l’usine Odeon en Allemagne.

Après le dépôt à l’I.N.P.I. le 12 novembre 1904 des brevets n° 87 301 à 87 312 (marques La Phonopostale et Cartophone), on assiste en 1905 à la commercialisation en France du phonopostal, appareil destiné à écouter et à enregistrer des cartes postales sonores appelées phonocartes ou également sonorines. Inventée par le peintre Ambruster et réalisée par Messieurs Marotte, Brocherioux et Tochon, l’astucieuse machine est construite par la Société Anonyme des Phonocartes. Le phonopostal est proposé dans une mallette contenant le matériel d’audition (grand pavillon et diaphragme reproducteur) et le matériel d’enregistrement (plusieurs cartes postales vierges, un diaphragme enregistreur et un petit pavillon dans lequel (comme l’indique la notice) on parle en engageant la bouche légèrement dans l’ouverture et en articulant bien toutes les syllabes. La publicité est éloquente : “Parlez, Ecoutez, N’écrivez plus!”. Si, aujourd’hui, bien peu d’entre nous ont entendu parler de phonocartes, le procédé n’est cependant pas mort-né, au contraire (voir notre chapitre consacré aux picture discs).

1906... L’Idéal-Phonographe permet de jouer disques aussi bien que cylindres, d’où son appellation de phonographe mixte. Il est destiné aux consommateurs déjà possesseurs d’une collection d’enregistrements sur cylindres qui n’ont pas l’intention de les sacrifier malgré leur souhait d’acheter, désormais, des disques plats. L’Idéal-Phonographe est certainement l’un des derniers, sinon le dernier phonographe à cylindres, dont la production est alors presque totalement abandonnée.

1907... Ducretet applique le principe du microtéléphone au phonographe, par simple utilisation du microphone intensif et du téléphone haut-parleur qu’il avait construits pour la marine.

Le 25 juin, les compagnies britanniques Victor et Gramophone signent pour cinquante ans un accord par lequel ils délimitent leurs zones d’influence commerciale ; Gramophone s’installe à Hayes, dans le Middlesex. C’est la célèbre cantatrice Nellie Melba (à l’intention de qui Escoffier, chef-cuisinier du Savoy, inventa les pêches Melba) qui, le 13 mai, pose la première pierre de l’usine qui entrera en fonction un an plus tard. C’est pour cette firme que Léon Tolstoï enregistre à Londres divers cylindres en anglais et en russe.

Egalement en 1907, le docteur Marage construit une machine à parler qui reconstitue artificiellement la voix humaine. Quinze ans plus tard (mais où vont-ils chercher de telles idées?), donc en 1922, est commercialisé le phonogosier, appareil qui prétend humaniser l’audition du phonographe par adjonction d’un cône en forme de larynx!

1908... A chacun ses préoccupations : Louis Lumière, à l'esprit sans cesse en éveil, avait remarqué, un soir d'été, le bruit particulier des petits éventails ronds des dames qui l'entouraient, bruit occasionné par la percussion sur le centre de ces disques de papier plissé en accordéon. Il entrevit la possibilité de les convertir en membranes phonographiques, et prend, donc, un brevet en cette année 1908. Le problème est plus ardu qu'il n’y paraît, car le diaphragme est la pièce délicate du phonographe : il est appelé à subir en moyenne mille oscillations par seconde, et, pour le mettre en mouvement, il faut un poids environ 500 fois supérieur au sien. Louis Lumière envisage de remplacer le mica, utilisé jusqu'alors, par du papier. Après d'assez longs travaux de mise au point (ses recherches n’aboutiront véritablement qu’en 1923), il parvint à faire parler des diaphragmes de 40cm de diamètre, à la sonorité puissante (et très pure, car les vibrations propres au papier ne sont pas perceptibles à l'oreille). Les pavillons Louis Lumière furent très appréciés, car, du fait qu’ils faisaient simultanément office de diaphragme, ils supprimaient les vibrations parasites engendrées par le bras acoustique.

Différentes Boites d'iguilles de Phonos
Différentes Boites d'iguilles de Phonos.

Les Aiguilles de Phonogramme

En raison de l’absence de potentiomètre, on serait tenté de croire que tous les phonographes du même type délivrent un volume uniforme, et que seules les dimensions du pavillon ont une incidence sur la puissance sonore. C’est compter sans l’aiguille qui joue un rôle primordial dans l’audition. Comme l’explique Michel Gosselin dans La Vie du Collectionneur (n°70), “l’aiguille fait le son”: le choix de la matière la constituant (l’acier est la plus couramment utilisée), ainsi que son état de conservation, offrent à l’auditeur toute une palette de sonorités et de volumes variés. L’intensité du son varie avec le diamètre, la longueur de l’aiguille et avec la forme de sa pointe.

Il faut, d’abord, penser à changer l'aiguille suffisamment souvent. Une aiguille en acier ordinaire ne permet qu'une seule écoute; une aiguille en acier doré en autorise plusieurs... mais use le disque! Certains fabricants, cependant, préconiseront l’écoute de leurs disques avec une aiguille déjà légèrement usée; c’est le cas des 78 tours flexibles de la marque Goodson (1923).

L’aiguille en acier provient d’un fil de diamètre précis, sectionné en tronçons ensuite aiguisés à la meule. Les aiguilles sont ensuite passées dans un four puis trempées dans un bain d’eau fraîche. Elles sont enfin rassemblées dans des sacs lubrifiés de 25 kilos contenant des matières polissantes (telles que chiffons de laine ou débris de cuivre et d’acier) afin d'être agitées en tous sens par des pistons. Ainsi les aiguilles ressortent des sacs parfaitement polies.

Il existe aussi des aiguilles en verre, en ivoire, en fibre de bambou, en épine de porc-épic, en cactus, en soie de sanglier... Chacune offre une sonorité différente, plus ou moins adaptée à tel ou tel instrument. Ces aiguilles étant d’un coût encore relativement élevé, divers objets tels qu’aiguisoirs et pinces permettent de les rénover (il est conseillé de tailler l’aiguille après chaque écoute; leur prix baissant, on préféra ensuite acheter des boîtes d’aiguilles pour en changer après chaque audition de face: en 1912, une boîte de 200 aiguilles métalliques de qualité vaut 75 centimes, soit le même prix qu’un saphir Pathé haut de gamme). On commercialise enfin l'aiguille en alliage de tungstène, à pointe très fine, capable de supporter une soixantaine d'auditions. Cela dit, l’aiguille sera bientôt remplacée par le saphir, celui-ci s'avérant beaucoup plus pratique, dans la mesure où il n’est pas besoin de le changer fréquemment. Pourquoi le saphir? L’agate et le saphir sont les deux seules matières à posséder les qualités du diamant... sans en avoir le coût! Dès le début du 20è siècle, les techniciens réalisent que le saphir offre une meilleure écoute, et, qu’en outre, il ne “rabote” pas le sillon comme le fait l’aiguille. Dans le cas du phonographe à cylindres, on utilise deux diaphragmes différents. Le saphir du diaphragme enregistreur, au tranchant aigu, est en forme de rabot; celui du diaphragme reproducteur, au contraire, est à pointe mousse en forme de bille. Quant au gramophone à disque, il n’a qu’un seul diaphragme (reproducteur).

    Le Phonographe dans la vie !

1909... L’ancêtre du téléprompteur remonte à 1909 ! Cette année-la, en effet, est conçu un appareil capable de s’adapter à tout phonographe et permettant de suivre sur disque les paroles enregistrées. Idéal pour les durs d’oreille... ou pour ceux qui possèdent des disques d’artistes à l’élocution approximative: un ruban sur lequel sont imprimées les paroles défile en parfaite synchronisation avec le disque. La principale application de cette trouvaille est l’apprentissage des langues, d’où son nom d’autodidacte, que la firme Pathé commercialise sous le nom de Pathégraphe (l’invention sera complétée en 1938 par le mnémosyne de Routin qui permet de répéter à volonté un passage précis d’un disque).

1910... Le phonographe à la rescousse du téléphone ! A Berlin, considérant que les standardistes sont appelées à fréquemment répéter les mêmes formules usuelles (“En dérangement”, “Pas libre”, etc.) il est décidé d’utiliser un disquepour ces simples tâches.

Les machines à dicter d’Edison gagnent des parts de marché, leur technique ne cessant de s’améliorer : en cette année 1910, les cylindres de ces machines de bureau enregistrent jusqu’à 1 200 mots, et sont réenregistrables une bonne centaine de fois après avoir été rabotés sur une machine spéciale. Mais la concurrence est âpre : en 1913, Pathé proposera le ronéophone, machine similaire mais utilisant des disques, eux aussi réutilisables après rabotage.

1907 et 1912... Par deux fois, on procède à l’enfouissement, dans les sous-sols du Palais Garnier, de disques et de cylindres de grandes voix telles que celles de Caruso, Nellie Melba, Adelina Patti, Francesco Tamagno, Gemier, Paul Mounet. Ces documents étaient destinés à être exhumés cent ans exactement après leur enfouissement. Or…

C’est le 24 décembre 1907, au cours d’une cérémonie, qu’Alfred Clark, président de la Compagnie française du Gramophone, fit don de 24 disques séparés par des plateaux de verre et placés dans deux urnes scellées. Le don serait complété en 1912 par 24 autres disques, ainsi qu’un gramophone. La condition de ce don était de n’ouvrir les urnes que cent ans plus tard, soit en 2012. L’enfouissement de ce trésor avait ainsi pour but de montrer aux générations futures l’état des techniques d’enregistrement ainsi que de faire entendre la voix des principaux chanteurs de l’époque. Et peut-être aussi de faire un petit coup de pub pour la Compagnie du Gramophone ?

100 ans exactement après leur enfouissement

L’animateur du jeu Des chiffres et des lettres y perdrait son latin : « Le compte est bon » ? Pas du tout : 1907 + 100… 1912+100… Or l’ouverture du trésor a eu lieu en septembre 2008. Pour quelle raison? Le fantôme de l’Opéra est-il responsable?

« Du rififi dans les sous-sols de l’Opéra ! »

Lors de travaux en 1989, l’Opéra constata que deux urnes avaient été fracturées et décida de confier le tout à la Bibliothèque nationale. Ce n’est qu’en 2008, un peu plus de cent ans après le premier dépôt mais quatre ans avant la date prévue, qu'on procéda à l’ouverture des urnes, après moult précautions : les disques étaient enveloppés dans de l’amiante. L’opération était donc dangereuse, à la fois pour les enregistrements en questions et pour les manipulateurs. En outre, certains plateaux de verre étaient brisés, et donc les disques situés en-dessous de chaque plateau brisé, endommagés... mais miraculeusement non fissurés. Les enregistrements ont depuis été transférés sur CD et publiés par EMI, société héritière de la Compagnie française du Gramophone, avec le concours de la Bibliothèque nationale et de l’Opéra.

1911... Dans la foulée, il apparaît logique d'avoir fondé les Archives de la Parole (voir origines en 1890) ; on a vu, en effet, à quel point les documents enregistrés sur cylindres se détériorent rapidement... lorsqu'ils ne sont pas tout bonnement effacés pour une réutilisation du support. Cette idée d'archiver l'enregistrement est lancée par Ferdinand Brunaud, qui reste persuadé que seule la voix "trahit" (c'est-à-dire "reste fidèle à") la pensée intime de l'homme, alors que ses écrits, sans cesse remaniés, lui permettent de se dissimuler. Obstiné, Brunaud voyage de par le monde pour ramener des souvenirs sonores émanant de peuplades dont le Français moyen ne soupçonne même pas l'existence; ou bien, lors de séjours à Paris, parvient à faire s'exprimer devant ses "cornets", des personnages aussi imposants qu'Apollinaire, le Capitaine Dreyfus ou Sarah Berhnardt.

1911... C’est sans doute le premier “reportage” sonore : les 5 et 6 septembre, T.W. Burgess traverse la Manche à la nage ; il relate cette aventure sur disque His Master’s Voice enregistré à Londres le mois suivant.

1911... Une conversation téléphonique ne pouvant faire foi en cas de litige, il est prévu, désormais, de pouvoir les enregistrer sur disque ou cylindre; c’est l’électrographe L.D.R. mis au point par Lioret, Ducretet et Roger, pour un enregistrement à distance. Mais il peut être aussi effectué à domicile; dans ce cas, le poste téléphonique récepteur se compose de deux téléphones haut-parleurs, dont l’un est connecté à la membrane d’enregistrement d’un phonographe.

1912... La firme H.M.V. (His Master’s Voice) ne cesse d’ouvrir des succursales : France, Espagne, Autriche, Russie, Inde.

1912... Conséquence inattendue de cette industrie nouvelle engendrée par l’invention du disque: un instrument de musique de forme tout à fait particulière: le violon de Stroh. Force est de constater, en effet, que certains instruments traditionnels, pourtant parfaits dans le cadre d’un concert en salle ou en plein air, ne sont pas adaptés aux conditions bien particulières d’un enregistrement.

C’est le cas du violon qui, bien souvent, couvre et domine la voix du chanteur. La solution consiste alors à supprimer sa caisse de résonance, et à la remplacer par une sorte de “viseur”, sorte de petite trompette en aluminium, dont la fonction est de diriger les sons dans un coin choisi du studio d’enregistrement. Ce violon porte le nom de son inventeur, Augustus Stroh, modeste employé de la Poste britannique, et qui fut le premier Anglais à construire un phonographe du type Edison.

1912… Des petites trouvailles ont également leur importance, même si l'inventeur n'est pas passé à la postérité: c'est le cas du sillon de dérivation (sorte de "voie de garage") qui, en fin d'écoute, permet à l'aiguille de cesser sa course au lieu de tourner pour rien. Au moment de sa découverte, ce procédé n'a sans doute pas semblé révolutionnaire. Quel intérêt, en effet, de "sauver la vie" à une aiguille qu'on va, de toute façon, changer immédiatement; quel intérêt, aussi, de stopper un moteur qui, inévitablement, s'arrêtera de lui-même lorsque l'énergie emmagasinée au moment du remontage sera épuisée? Et pourtant, combien de coûteux saphirs ou diamants auront ainsi été épargnés quelques dizaines d'années plus tard.

1913... Fabuleux, le détecteur de faux billets utilisant le principe du phonographe. Un inventeur anglais, M.A.E. Bawtree, a imaginé, par photogravure, de faire reproduire sur le bord des billets de banque, un tracé indiquant la valeur du billet. En le passant dans un petit phonographe spécialement construit à cet effet, le billet annoncera sa valeur; et s’il reste muet, ce sera une fausse coupure.

Dès 1914, ne serait-ce que pour la simple raison que beaucoup de leurs professeurs seront appelés sous les drapeaux, les grandes écoles internationales mettent au point une nouvelle méthode d’apprentissage des langues à distance remplaçant l’enseignant par le phonographe; les élèves reçoivent les cours sur disque, avec possibilité ainsi de les écouter autant de fois qu’il est nécessaire. Ensuite ils enregistrent leurs exercices sur un disque qu’ils expédient pour correction et notation, notamment de leur accent. Dans un même ordre d’idées, la méthode Assimil, sur disques, est un parfait exemple de réussite, puisqu’elle connaîtra le succès durant plusieurs décennies.

1914... Naissance d’une chanson : Sous les ponts de Paris.

1914... Hasard ou opportunisme ? La firme britannique Decca commercialise son premier phonographe, le Dulcephone, et il est portable. Les soldats pourront l’emporter sur le front, ainsi qu’une poignée de disques à la mode, dont le fameux It’s A Long Way To Tipperarry, sorti deux ans auparavant, et qui va devenir un véritable hymne. Cette chanson, pourtant, était née de façon fortuite : Jack Judge, chanteur de music-hall d’origine irlandaise, se produisait chaque soir au Grand Theatre de Stalybridge (Angleterre). A l’issue d’un dîner entre amis, il fait le pari d’être capable de composer une chanson dans la nuit, et de l’interpréter le soir suivant. En rentrant chez lui, il entend un passant demander son chemin ; la réponse d’un quidam (“C’est encore loin”) lui inspire le thème de sa chanson : It’s A Long Way. Judge y rajoute le nom d’une ville d’Irlande, Tipperary. Pari tenu !

La guerre, néanmoins, met un frein à l’industrie du disque britannique ; l’usine Gramophone, à Hayes, est notamment transformée en fabrique de munitions et de pièces d’aviation. Un peu partout dans le monde, les matériaux nécessaires à la fabrication des disques(notamment la laque) furent réquisitionnés; il ne faut cependant pas croire qu'aucun disque ne fut publié pendant les années de guerre. Au contraire ! Les chants militaires abondent, ainsi que les disques de "documents", tel que l'enregistrement de chutes d'obus).

1915... Au point de vue technique, le disque ne cesse de s’améliorer, principalement en ce qui concerne la reproduction de la voix humaine : un test est effectué aux Etats-Unis, consistant à faire écouter par téléphone la célèbre cantatrice Anna Case dans deux interprétations, l’une sur disque, l’autre en direct, du même morceau (Louise, de Charpentier). Il fut impossible de les distinguer l'une de l'autre.

1918... Disparition d’un technicien courageux : W.C. Gaisberg, frère de Fred Gaisberg, meurt des suites de ses blessures un mois après avoir effectué le premier enregistrement d’un bombardement sur le front, près de Lille.

1919... Pathé invente le “diffuseur” (et, en conséquence, nomme Diffusor le phonographe qui utilise le procédé). Le pavillon est en carton ou en papier (système Lumière), et se rabat sur le disque. L’amplification est directe; le son, de forte intensité, ne peut malheureusement pas être modulé. L’idée d’un pavillon en carton présente un double avantage: il peut être replié puis aplati pour le transport, ce qui sera le cas du Mignonphone en 1926.

1920... Incroyable mais vrai: le phonographe à air chaud! Le Maestrophone est muni, dans son socle, d’un petit réchaud à pétrole qui chauffe l’air et, ainsi, le dilate, actionnant un piston qui entraîne le plateau. Cet appareil présente par conséquent l’avantage de ne pas avoir besoin d’être remonté. Il fut paticulièrement utilisé dans les dancings, où il pouvait fonctionner douze heures d’affilée.

1920... Le gouvernement français crée une taxe sur les pianos. Ecouter de la musique chez soi est sans doute considéré comme un signe "intérieur" de richesse ! Ce nouvel impôt est à l'origine de la chanson Cache ton piano d'Albert Willemetz et Maurice Yvain : “Si tu n'veux pas payer d'impôts, Cache ton piano, cache ton phono, cache ta trompette..."

1920... Les brevets de gravure de disques des firmes Columbia et Victor arrivant à expiration, Pathé peut diffuser, en Angleterre et aux U.S.A., ses disques à gravure verticale. En Belgique, il reste encore difficile de se tenir au courant des dernières publications, comme en témoignent les souvenirs du célèbre artiste auteur de bandes dessinées Edgar P. Jacobs (Blake et Mortimer) recueillis dans l’ouvrage Un Opéra de papier :

Il existait, Rue Neuve, une curieuse boutique, sorte de “music-shop” avant l’heure, qui se présentait comme un long couloir garni de fauteuils évoquant à la fois le salon de coiffure et le central téléphonique. On s’installait devant un pupitre muni d’écouteurs. On choisissait un disque dans un répertoire, on glissait une pièce de monnaie (ou un jeton ?), puis on formait le numéro correspondant au disque choisi, on coiffait les écouteurs, et, après un moment, on entendait enfin le morceau attendu, mais de façon si ténue, si lointaine, qu’il semblait venir du bout du monde ! L’ennui du système, c’est qu’à l’époque du 78 tours, une face ne faisait guère plus de trois minutes, et, à ce compte, le temps d’écoute devenait vite prohibitif ! La musique privée était un luxe réservé à quelques privilégiés. Les phonos étaient chers et les disques, hors de prix. Quant à la radio, même à galène, elle était encore dans les limbes.

Pourtant, rapidement, la radio va représenter une menace, un véritable danger pour l’industrie du disque. Tout au moins en apparence !

La T.S.F. va-t-elle tuer le Disque ?

'Kasten' (Caisse) Puck 1902-1903 (Phono à Cylindre)
'Kasten' (Caisse) Puck 1902-1903 (Phono à Cylindre.

La radio va-t-elle tuer le marché du disque ? De manière cyclique, le métier s’interroge sur son avenir, se créée des angoisses. Mais dans la réalité, le juke-box a-t-il tué les bals populaires ? Le disque a-t-il mis un frein aux concerts ? Et ne s’interroge-t-on pas depuis les années 50 afin de savoir si la télévision va tuer le cinéma ?

Vers 1900, la télégraphie s’émancipe : on parle de plus en plus de “télégraphie sans fil”. On n’en est pas encore, loin sans faut, au “transistor” qui rendra la radio portable et miniaturisée, mais, néanmoins, la télégraphie sans fil (en abrégé, T.S.F.) va bientôt rentrer dans les foyers. Sa mission première, bien sûr, est la diffusion d’informations dont l’importance est capitale. Citons quelques dates importantes :

1905 : un poste de radio militaire installé au sommet de la Tour Eiffel permet à la grande Dame de Fer d’éviter un complot qui visait sa destruction... Du coup, la tour abritera pour encore longtemps un important matériel de radiodiffusion puis de télévision.

1912 : le jeune David Sarnoff, radioamateur, devient célèbre pour avoir capté le S.O.S. du Titanic et ainsi permis de sauver plus de 700 personnes sur les 1503 que transportait le paquebot (le nom de David Sarnoff reviendra bientôt dans notre ouvrage).

1918: la télégraphie sans fil annonce au monde entier la signature de l’armistice.

Bientôt, l’usage de la T.S.F. se généralise. On l’utilise notamment pour annoncer les résultats d’une élection aux Etats-Unis ; l’animateur en charge de l’émission a bien du mal à remplir l’antenne. Plutôt que de dire n’importe quoi ou de “laisser des blancs” (espaces silencieux), il imagine de diffuser des disques, pour meubler ! Cette idée est rapidement adoptée par de très nombreuses stations du monde entier qui décident de consacrer une part de leurs programmes à la diffusion de disques.

Les principes de la radio contemporaine étaient posés…

Cette avancée ne fut possible que grâce à l’invention du microphone qui permet de diffuser la parole et la musique dans des conditions tout à fait acceptables. Cette nouvelle forme de téléphonie sans fil, nommée radiotéléphonie, remplace rapidement la télégraphie. Il faudra néanmoins que la technique se modernise. Comme le souligne Aristide Frascarolo dans De fil en aiguille, “les équipements des pionniers sont encore très souvent rudimentaires : les microphones sont peu sensibles, les casques d’écoute blessent les oreilles, les hauts-parleurs sont anémiques, les phonographes sont nasillards, la fidélité des autres appareils et émetteurs est assez modeste”. Quel tableau ! Frascarolo tempère ses constatations :

l’enthousiasme est grand, les auditeurs sont contents des résultats : l’écoute à domicile de musique est un phénomène qu’on ne pouvait pas imaginer quelques années auparavant.

Cette diffusion de musique enregistrée ou à exécution directe (l’interprète étant alors présent dans les locaux de la station de radio) se fait d’une manière aujourd’hui impensable : le présentateur fait son annonce et, immédiatement, dirige son micro vers la source sonore à relayer (le pavillon du phonographe pour un disque, l’instrument de l’interprète ou la bouche du chanteur). La radio n’ayant pas encore pris son essor, le personnel employé est limité ; il n’est pas rare que le présentateur soit simultanément technicien et responsable de la programmation. Dans un souci d’économie, il est fréquent que l’animateur se rende dans un magasin pour y emprunter plusieurs disques dont il a prévu la diffusion, et y retourne le lendemain pour en emprunter de nouveaux et restituer ceux de la veille ! A partir de 1920, on constatera que la généralisation de la diffusion radiophonique de disques met un frein à l’industrie du phonogramme et du phonographe : une certaine partie du public s’interroge sur l’intérêt d’acquérir disques et tourne-disques si l’on peut se contenter d’écouter la radio. Nul doute que la commercialisation de machines combinant radio et phonographe et nommées logiquement radiophonographes permet de satisfaire tout le monde, consommateurs et fabricants... et transforme l’industrie phonographique.

En effet, tout autant pour améliorer le son que par souci d’esthétique, on avait vu fleurir des pavillons de plus en plus sophistiqués, de plus en plus élégants et de plus en plus larges. Mais c’est une question de mode ! Bientôt, le grand pavillon extérieur, ou “pavillon floral” (qui aujourd’hui fait tant rêver les collectionneurs de belles antiquités) va totalement disparaître : il tient trop de place dans un salon. En outre, les pavillons en métal ont une fâcheuse tendance à vibrer désagréablement. La tendance est irréversible : à partir de 1910, la prochaine mode consiste à incorporer le haut-parleur au phonographe pour constituer un meuble compact. Dès lors, rien n’est plus facile que d’y incorporer, en plus, le récepteur radio. A partir de 1913, plus aucun phonographe à pavillon ne sera construit. Ceci est néanmoins en contradiction avec ce que l’on sait à l’époque, c’est-à-dire que le rendement sonore d’un pavillon est proportionnel à la surface de sa section de sortie.

En 1924, constatant qu’on continue d’utiliser le mot anglais “speaker”, la Société française Radio-Electrique dépose, à l’INPI, sous forme de marque qu’elle s’approprie, le vocable radiolette, qui doit désigner, selon les termes du dépôt n°62 499 “un speaker, hérault, diseur ou personnage dans des productions radiotéléphoniques et toutes productions s’y rapportant”. Le mot, cependant, ne sera jamais utilisé, le public continuant de lui préférer speaker, animateur de radio ou, avec l’arrivée d’Europe n°1 (en 1955), “meneur de jeu”. Dans les pays anglo-saxons, c’est le mot “disc-jockey” (en abrégé, “DJ” ou “Dee Jay”) qui est employé.

Une fois qu’un certain niveau de qualité sonore fut mis à la disposition des stations de radio ainsi que des particuliers, les professionnels réalisèrent que la prochaine étape consistait à rallonger la durée des faces des disques. On ne peut, en effet, véritablement jouir d’une œuvre musicale si elle doit être interrompue toutes les trois minutes. Les stations de radio pourront, dans un premier temps, pallier cet état de fait en utilisant deux tourne-disques permettant ainsi de procéder à des enchaînements. En 1927, ces mêmes stations auront à leur disposition des disques de longue durée (jusqu’à 20 minutes par face) ; simultanément elles auront recours à l’enregistrement magnétique sur ruban métallique. Mais pour le particulier, il faudra attendre 1948 et l’invention du microsillon.

En 1936, à une époque où elles n’ont pas encore le magnétophone à leur disposition, certaines stations de radio avaient imaginé d'utiliser la piste sonore de films pour disposer d'un support d'une durée supérieure à celle des disques ; c’est le procédé dit de Philips-Miller; cette fois, le son n’est pas reproduit par une aiguille qui restitue le message, mais par un rayon lumineux agissant sur une cellule photoélectrique. Précédemment le Poste Parisien, quant à lui, utilisait le Sélénophone, procédé quelque peu similaire et qualifié de “phonographe à film” : le son est enregistré sur une bande souple photophonique en celluloïd (ou en acétate de cellulose) enroulée sur une bobine. Ce procédé est bien pratique pour une station de radio qui, ainsi, se voit simplifier le problème de transport de la machine à graver (en outre, le disque est un objet bien fragile ; on peut le manipuler avec douceur chez soi, mais dans une station de radio, où il faut les changer rapidement, c’est un calvaire !). Relevons un passage des Aventuriers de la Radio (Flammarion) relatif à l’année 1946 :

Afin de ne pas être trahi par la technique, M. Brun a spécialement fait venir de Hollande l’un des rares ingénieurs capables de manier le Philips Miller, un appareil aux dimensions imposantes qui ressemble à ceux utilisés pour les tournages sur les plateaux de cinéma. Construit sur le même principe, il permet de graver sur une pellicule extrêmement étroite la musique et les scènes dramatiques. Pour le réalisateur, c’est une garantie de qualité car l’ensemble résiste beaucoup mieux aux manipulations et à l’usure du temps.

Juke-Box Wirlitzer Stéréo 2400 S, 200 Sélections, Ampli à Lampes, 1959
Juke-Box Wirlitzer Stéréo 2400 S, 200 Sélections, Ampli à Lampes, 1959.

En ce début de 21ème siècle, nous ne pouvons que constater que la radio n’a pas tué le disque. Mais, pourtant, la question se pose à nouveau, quant à la radio sur l’Internet. Avec l’arrivée des nouveaux systèmes de diffusion, il existe aujourd’hui des milliers de stations qui se positionnent sur des créneaux extrêmement pointus. Le quotidien Libération cite l’exemple de “Radio Jacques Brel”. A quoi bon posséder son œuvre, puisque toutes ses chansons deviennent accessibles en format numérique, sur simple demande. Pascal Nègre, Pdg de la société Universal, affirme dès lors qu’il ne faut pas laisser l’offre culturelle se dévaloriser, et que les firmes de disques revendiquent le “droit d’autoriser”.

Le Juke-box prend son Envol

C’est très exactement le 23 novembre 1889 que l’Américain Louis Glas avait présenté le premier véritable juke-box, le Multiphone, au Palais Royal Saloon de San Francisco ; il s'agit d'un phonographe à rouleaux pourvu d'un monnayeur. Toutefois, Emmanuel Le Roy Ladurie, dans sa préface à l’ouvrage De fil en aiguille, considère qu’il eut un ancêtre, leguéridon de bistrot pour écoute collective de cylindres.

Immédiatement (1890-1892), deux modes d’exploitation du phonographe sont adoptés, à utilisation publique ou privée : on peut, soit acheter ou louer la machine à l’année, à domicile, et, bien sûr, acquérir disques ou cylindres qui l’accompagnent... soit se rendre dans certains lieux publics et insérer des pièces dans la machine pour écouter les airs de son choix. En 1906, la firme américaine Gabel créé l’Automatic Entertainer (l’amuseur automatique), phonographe public.

Le juke-box tel qu’on le connaît aujourd’hui est conçu en 1920 par le Français Pierre Bussoz, qui donne son nom au Bussophone, appareil entièrement mécanique muni de vingt disques 78 tours. La célèbre firme Wurlitzer (qui, depuis 1856, fabrique des instruments de musique fort réputés) lui achète son brevet la même année (en matière de juke-box, les deux noms qui font référence sont ceux de l’Américain Wurlitzer et du Scandinave Seeburg).

Poursuivant ses recherches, Bussoz met au point, en 1932, un robot capable de retourner les disques. Désormais, on pourra écouter les deux faces (le chargement moyen est de 50 disques, permettant ainsi l’écoute de cent titres différents).

Deux ans auparavant, pourtant, une fort curieuse invention était passée totalement inaperçue, le continuous, qui, non seulement est muni d’un changeur automatique de disques (qui permet le passage de 36 faces dans un ordre voulu), mais aussi d’un changeur automatique d’aiguilles (après chaque écoute d’une face). Il faut en effet penser à changer l'aiguille suffisamment souvent si l’on ne veut pas prendre le risque de détériorer les disques. En définitive, le continuous est plus ou moins une variante domestique du juke-box, mais les disques, au lieu d’être lus à plat, le sont verticalement, ce que n’opèrera le juke-box qu’à partir de 1948.

Jusqu’à 1948, en effet, les disques sont lus horizontalement. Wurlitzer inaugure alors un système de double lecture horizontale (un bras dessus, un bras dessous), tandis que Seeburg opte pour la lecture verticale.

En 1950, le juke-box s’adapte au microsillon et devient capable de jouer des 45 tours aussi bien que les habituels 78 tours (le Suédois Seeburg abandonne le 78 tours tandis que l’Américain Wurlitzer propose les deux vitesses).

Présent dans tous les cafés du monde, le juke-box connaît son heure de gloire au milieu des années 70 grâce au film American Graffiti. Dès lors, les collectionneurs de juke-boxes deviennent légion ; l’appareil, en revanche, connaît un net déclin populaire. Au même titre que le flipper et le baby-foot, il disparaît des lieux publics, remplacé par le transistor d’ambiance omniprésent depuis la libéralisation des ondes radio. Conscient de ce recul, Wurlitzer cesse sa fabrication en 1975, concédant ses brevets à la firme mexicaine Symfonolas... qui les revendra ensuite à Rock-Ola, concurrent de Wurlitzer (signalons néanmoins que Wurlitzer est loin de totalement cesser ses activités: tout en continuant la production de distributeurs automatiques de boissons et de cigarettes, la firme teste avec succès, en 1985, un lecteur de vidéodisques baptisé Lasergraf).

En 2000, on assiste à l'apparition (plutôt discrète) sur le marché du nouveau lecteur de CD Sony, le “CDP-CX 230”, sorte de juke-box numérique capable de diffuser sans interruption l’intégralité de 200 CD. Un tour de force pour un prix tout à fait attractif (environ 3 000 F à l'époque).

Fin 2001, les professionnels annoncent la naissance du premier juke-box virtuel de salon. A mi-chemin entre la platine CD et l'ordinateur, ce merveilleux appareil (fort peu encombrant au demeurant) est doté d'un disque dur capable de stocker plusieurs milliers de chansons. Le principe est simple : l'utilisateur introduit le CD à l'intérieur de l'engin qui le convertit immédiatement au format MP3 et le fixe sur son disque dur. Le discophile strictement amateur de musique (et non pas collectionneur de disques) peut ainsi rapidement se débarrasser de plusieurs centaines de CD qui encombraient ses étagères. Le juke-box virtuel, qui se branche directement sur la chaîne de l'usager, comprend également un modem lui permettant d'être connecté sur l'internet. Deux fabricants, Hewlett Packard et Compaq, mettent leur juke-box virtuel sur le marché au prix de 1 000 euros (les premiers modèles, hélas, furent strictement réservés au marché américain).

Juke-Box Rock-Ola Stéréo, 'Grand Prix' 160 Sélections, Ampli Transistors, 1965
Juke-Box Rock-Ola Stéréo, 'Grand Prix' 160 Sélections, Ampli Transistors, 1965.

1921... Amplification à outrance! Deux inventeurs américains, Bridham et Jensen, inventent le télémégaphone qui surmultiplie l’intensité des vibrations sonores.

1921... La revue Musique et Instruments commence à publier des chroniques discographiques (seize ans plus tard paraît Disques, la première revue entièrement consacrée à la musique classique). Il faudra attendre 1936 pour recenser la première discographie jamais réalisée. En toute logique, vous parieriez qu’il s’agit d’un ouvrage consacré à la musique classique, et vous auriez tort ! Il s’agit en effet de Hot discography de Charles Delaunay, dévouée à la cause du jazz.

Les premiers enregistrements de jazz furent effectués en 1901 sur cylindre (le Pepper One Step Band) et sur disque en 1917 (the Original Dixieland Jazz Band)... Signalons, en 1923, la publication de l'un des disques les plus rares au monde : Zulu's Ball / Working Man's Blues, interprété par King Oliver et Louis Armstrong. Un seul exemplaire en ayant été retrouvé intact, il est évalué à une bonne dizaine de milliers de dollars. Bien moins difficile à trouver, Whispering par Paul Whiteman est en effet le premier disque d'or américain, décerné pour un million d'exemplaires. Les origines du disque d'or sont assez confuses ; on sait pourtant de manière certaine que le premier chanteur à avoir vendu plus d'un million d'exemplaires du même disque est Caruso, avec air de Paglicci un enregistré en 1903. Mais à l'époque le disque d'or en tant que récompense et distinction n'existait pas encore. On ignore encore aujourd'hui à qui fut officiellement remis le premier disque d'or. En revanche, on peut raisonnablement penser que l'idée est née en 1905, lorsque la Compagnie britannique du Gramophone offrit à Marie Hall, une violoniste extrêmement populaire, un bracelet constitué de sept petits disques en or symbolisant les sept succès qu'elle avait à son palmarès.

1921... Décès de Caruso.

1921... La chanson The Sheik Of Araby est écrite afin d’accompagner les films muets de Rudolf Valentino. Quarante ans plus tard, la chanson apparaît au répertoire des tout jeunes Beatles !

Phono Pathé Début Années 20, Lecture Verticale à Saphie, Disques 80-90 Tours
Phono Pathé Début Années 20, Lecture Verticale à Saphie, Disques 80-90 Tours.

1922... Mise au point du phonofilm par Lee de Forest, combinaison sur film de l’image et du son.

1923... Parution en Angleterre du premier magazine consacré au monde du disque, The Gramophone ; il est certain qu’on y annonça la publication du seul et unique disque enregistré par l’idole Rudolph Valentino. Dès 1926, toujours en Angleterre, apparaît le Melody Maker qui cessa sa parution hebdomadaire au début de l’année 2001.

1924... Ecouter un disque, ça se mérite ! Avant l'audition, on doit tourner la manivelle à fond, ce qui permettra, en théorie, deux ou trois faces de 78 tours. Malheur à celui qui aura épargné ses forces ; le disque s'arrêtera en cours d'audition dans un pitoyable beuglement. Heureusement, en 1924 survient l’alternaphone, dispositif imaginé par L. Rosengart qui permet d’entraîner le plateau électriquement, grâce à un petit moteur. Non seulement on n’aura plus à remonter la manivelle avant chaque écoute, mais on sera en outre assuré d’une vitesse de rotation constante. Fini les “couac”, fini le pleurage.

1924... La firme britannique Peter Pan Gramophone Company Limited dépose sa marque en France. Elle va bientôt commercialiser les premiers radios-réveils dont la forme est bien différence de celle qu’on connaît de nos jours: il s’agit, à la fin des années 20, d’un phonographe à disque muni d’une pendule. Il suffit de remonter le moteur, de régler le réveil et de poser le diaphragme sur le premier sillon pour que le disque démarre à l’heure souhaitée.

1925... Le Mikiphone, fabriqué en Suisse, est un phonographe “de poche”; c’est ainsi, en tous cas, qu’il se présente lors de son dépôt de brevet le 15 avril 1925. Selon les avis, il ressemble, soit à une grosse montre, soit... à une boîte de camembert! Ses dimensions sont tout bonnement étonnantes: il s’agit véritablement d’un tourne-disque de poche, car, entièrement replié, il ne mesure que 11,5cm de diamètre (plus petit, de 5mm, qu’un CD d’aujourd’hui!)

1925... La loi sur le dépôt légal fait obligation pour tout producteur de remettre un ou plusieurs exemplaires de ses œuvres à un organisme d’Etat. Pour les livres, cela ne pose aucun problème, puisque la Bibliothèque Nationale est là pour ça ; mais dans le cas des disques, tout aussi encombrants et peut-être plus fragiles encore que les livres, où les stocker ? L’idée d’une Phonothèque Nationale est suggérée par Léo Poldès en 1928... mais elle prendra une décennie pour aboutir, le 8 avril 1938, à l’inauguration d’un bâtiment strictement dévolu à l’archivage de phonogrammes.

Un mot nouveau entre au dictionnaire : l’Académie française a mis le mot “haut-parleur” à l’ordre du jour de l’une de ses séances de travail. En revanche, quatre ans plus tard, c’est sans succès que Monsieur Maurice Donnay tentera de proposer le mot “disquer” pour remplacer “enregistrer sur disque”. Le mot, pourtant, commencera à circuler : on le retrouve en 1931 au Tribunal de Commerce de Tours lors du dépôt de marque La Lettre Disquée. A la fin des années 1990, on relèvera sporadiquement le mot “endisquer” sans que le terme ne se soit véritablement propagé... pas même dans le milieu concerné.

1925 marque une date capitale dans l'histoire du disque : aux U.S.A., on vient d'adopter l'enregistrement électrique, conçu depuis... 1892 ! Désormais on n'enregistrera plus jamais devant un cornet, comme par le passé, mais devant un micro. Rapidement, toutes les firmes s'emparent de ce brevet révolutionnaire déposé par la société Western Electric, et les antiques procédés d’enregistrement acoustique, obsolètes, sont relégués au musée ! Edison réalise ses premiers enregistrements électriques en 1927. L’année suivante, le phonographe se dote du pick up, tête de lecture microphonique imaginée en 1892 par Dussaud et qui permet désormais la reproduction électrique.

1927... invention du changeur automatique, destiné aux mélomanes plus paresseux que soucieux de l'état de conservation de leurs disques! En effet, les disques s'écrasant les uns sur les autres favorisent la pénétration des poussières à l'intérieur du sillon. Cette invention est d’autant plus incongrue qu’à cette époque le disque est encore un objet très fragile (il faudra attendre près de vingt ans, et la découverte du vinyle, pour pouvoir parler de disques “incassables”).

Phono à Pavillon en Bois du Louvre, Années vingt
Phono à Pavillon en Bois du Louvre, Années vingt.

1927... Premier film véritablement non muet : Le Chanteur de jazz des frères Warner, avec Al Jolson. L’acteur-chanteur avait déjà connu la gloire, notamment en 1918, grâce à son interprétation de Swanee, composition qui rapportait 10 000 dollars chaque année à son compositeur, le tout jeune George Gershwin.

Le Chanteur de jazz n’est que partiellement sonore. Il a marqué les esprits, car deux remakes ont été tournés, l’un en 1953 avec Peggy Lee, l’autre en 1980 avec Neil Diamond. Auparavant, les films dits “sonores” étaient en fait des films muets auxquels on synchronisait un disque ou toute autre forme d’accompagnement sonore. Le procédé pouvait sembler bien approximatif, mais il ne cessa de s’améliorer ; durant les années 20, le système Vitaphone (et ses dérivés) propose des films parfaitement synchronisés qui se rapprochent vraiment de ce que sera le film parlant.

Phono 'La Voix De Son Maître', 1925-1926
La Voix De Son Maître', 1925-1926.

1928... Un procès éclate, concernant la propriété des créateurs sur leurs œuvres artistiques reproduites sur disque : Monsieur Frantz et Mademoiselle Charny de l’Opéra attaquent l’administration des P.T.T. qui a permis la diffusion sur la station de radio Lyon-La Doua de morceaux de leur répertoire sans autorisation préalable des interprètes. Les artistes font valoir que les déformations sonores dues à la transmission sont susceptibles de porter préjudice à leur réputation. C’est toutefois un exemple qui est loin de faire tache d’huile. Au contraire : de plus en plus, les artistes sont heureux de voir leurs œuvres diffusées par le disque et la radio, et d’en récolter les fruits sans avoir à sillonner toute la France pour se faire entendre. D’ailleurs, la même année, on assiste à la création de deux associations, le “Phono-Club de France” et “Les Amis du Disque” qui manifestent l’intérêt que porte le public à ces rondelles noires de moins en moins décriées... et même appréciées par les grands de ce monde.

1929... Ouverture à Paris du magasin “Les Ondes Musicales”. Parmi les premiers clients, la reine de Belgique qui fait l’acquisition, pour l’offrir au roi, d’un combiné radio-phono. Le directeur du magasin se rendra spécialement en Belgique pour installer l’appareil à son illustre client.

1930... Columbia commercialise un appareil portatif particulièrement léger (5 kilos) en acier recouvert de plomb pour éviter les vibrations qui, bien souvent, gâchent le plaisir des mélomanes. En France aussi, les inventeurs se passionnent de plus en plus pour les modèles portatifs. Témoin le Triumphone, encastré à l’intérieur d’une mallette de voyage, et dont le pavillon est en forme de soufflet d’appareil photo.

1930... Le phonographe s’intègre de plus en plus à la vie de tous les jours. Témoin la phonolampe à abat-jour, lampe de salon dont le pied renferme un phonographe.

1931... la société Pierrot Gourmand, connue pour ses bonbons et ses sucettes, commercialise ses friandises dans une grande boîte métallique circulaire, destinée à être conservée pour ranger des 78 tours, une fois que les gourmands l’ont vidée de son contenu original.

Message de Paul Doumergue (Extrait) 24 Septembre 1934, 78 Tours
Message de Paul Doumergue (Extrait) 24 Septembre 1934, 78 Tours.

1931... La vitesse des disques s’étant normalisée (à 78 ou 80 tours/minute), il convient, pour les apprécier au maximum, que la vitesse de rotation du tourne-disque soit convenable. A cet effet, tous les phonographes possèdent désormais un régulateur de vitesse à cadran gradué. Cela n’empêche pas, néanmoins, de désirer une plus grande précision. La plus artisanale manière de contrôler consiste à compter le nombre de tours effectués en une minute. Fastidieux... surtout si l’on n’a pas pris la précaution de placer un point de repère sur le plateau! Il fallait donc trouver plus pratique. C’est chose faite avec l’indicateur de vitesse (petite boîte que l’on place sur le plateau et qui laisse apparaître un voyant de couleur lorsque la vitesse est correcte) et au disque stroboscopique à barres radiales; on le place, comme un disque, au centre du plateau, puis on l’éclaire au moyen d’une lampe alimentée par le secteur alternatif de 50 périodes. Si le plateau tourne correctement, le disque stroboscopique semble immobile. Au contraire, s’il est mal réglé, le disque semble tourner, très lentement, en avant ou en arrière (alors qu’en réalité il tourne à grande vitesse, puisque approximativement 80 t/mn).

Publicité pour Changeur Automatique Pathé-Marconi, Février 1951
Publicité pour Changeur Automatique Pathé-Marconi, Février 1951.

1931... Le 18 mai, création du Grand Prix annuel du Disque à l'instigation de Madame Colette et de Maurice Ravel, Pierre Gaxotte, Arthème, Maurice Yvain et Jean Fayard. Le “Grand Prix 1930” est décerné à douze artistes (dont six de la firme Columbia) ; parmi eux, Lucienne Boyer pour Parlez-moi d'amour, Joséphine Baker chantant Suppose en anglais, Berthe Bovy interprétant La voix humaine de Jean Cocteau. La chanson française part à l'assaut des marchés étrangers, et Edith Piaf, Les Compagnons de la Chanson, Maurice Chevalier et Yves Montand triompheront sur le marché anglo-saxon, là où, dans les années 60, échoueront Johnny Hallyday et Sylvie Vartan. Décernons une mention toute particulière à Jean Sablon qui était déjà une très grosse vedette aux Etats-Unis alors que la France le boudait encore : en 1930, il avait voulu lancer le style "crooner" (chanteur de charme à la voix feutrée). Il n'avait réussi qu'à se faire chambrer par les chansonniers, qui l'avaient surnommé "un qu'a l'son court" ! Sa sœur, Germaine Sablon, n’était pas épargnée : on la comparait à Jeanne d’Arc, car “elle entendait des voix, et même celle de son frère. Un exploit !”. A la suite de quoi Jean Sablon s'était embarqué pour l'Angleterre puis les USA où il avait connu la gloire, ne revenant en France qu'en 1936.

Acétates Pyral pour Enregistrements Privés ou 'souple' de Maisons de Disques, 33 ou 45 Tours, 17cm
Acétates Pyral pour Enregistrements Privés ou 'souple' de Maisons de Disques, 33 ou 45 Tours, 17cm.

On est encore loin du raz-de-marée que provoquera l'arrivée du microsillon, mais on peut néanmoins considérer que le 78 tours a fait son entrée dans les mœurs... Entrée discrète, car il n'existe pas encore de "hit-parade" (classement des meilleures de ventes de disques) : ce sont les "petits formats" (feuilles de partition) qui servent d'unité de comptage, afin de savoir si une chanson est populaire.

1931... Naissance du disque souple, ou disque à enregistrement direct, qui, contrairement à ce qu’indique son nom, n’est pas du tout confectionné dans une matière souple ! Il s’agit au contraire d’un disque rigide, qu’il convient de ne pas confondre avec des disques utilisant, comme support, une matière souple telle que le carton, ou, après utilisation de matières plastiques, une matière flexible.

Le disque souple est notamment commercialisé sous le nom de cellodisc vierge par la firme Pathé. Si le “souple” peut être écouté sur n’importe quel phonographe, en revanche, il ne peut être fabriqué que par un détenteur de machine à graver, hélas fort coûteuse ; on n’en trouve que dans les stations de radio, ou chez quelques nantis. C'était le cas de l'acteur Michel Simon; lorsqu'on a mis à jour sa collection de disques on y a retrouvé quelques-uns de ces disques réalisés chez lui, au moyen de sa machine à graver. Cinquante ans plus tard, ces documents s'écaillaient et des morceaux du disque disparaissaient à chaque écoute. Le disque souple est généralement constitué d'une feuille d’aluminium recouverte d’une pellicule de nitrocellulose ; le burin qui en permet la gravure est en saphir, en aigue-marine ou en acier. Avec le temps, la pellicule s'assèche et tombe en poussière. C'est malheureusement le seul support dont on disposera jusqu'à l'arrivée du magnétophone. On connaît le même problème de détérioration avec les "acétates", ces disques pressés directement, sans matrice préalable, destinés aux musiciens et utilisés dans les studios d'enregistrement : lorsqu'un amateur parvient à mettre la main sur ce genre de rareté, il lui est bien conseillé de ne pas l'écouter trop souvent s'il veut en préserver l'existence. Jacques Pessis, dans Les aventuriers de la radio, a recueilli les souvenirs du metteur en onde Manuel Poulet évoquant l’utilisation d’un tel engin en 1938 :

Al Jolson avec Pochette Illustré, sur Label Brunswick
Al Jolson avec Pochette Illustré, sur Label Brunswick.

Ca c’est la double bécane. Certains l’appellent Table Saint-Étienne, parce qu’elle est fabriquée dans cette ville, par la Manufacture des Armes et Cycles. Pour graver des paroles au cours d’un reportage, on pose des cires, c’est-à-dire des disques souples, sur les deux gros cylindres. A côté, ce sont les amplificateurs, et au fond, le convertisseur d’énergie électrique alimenté par 150 kilos d’accumulateurs.

.

Ces machines à graver, rappelons-le, étaient si coûteuses qu’il était bien rare de pouvoir en disposer à domicile. Mais rapidement le commun des mortels y aura tout de même accès : on va commencer à voir fleurir des échoppes permettant, pour une somme modique, de graver sa voix sur disque dur, certaines disposant même, en permanence, de deux ou trois musiciens prêts à accompagner l’artiste en herbe ! Anecdotique, penserez-vous. Et pourtant ces studios bon marché sont à l'origine de deux des plus grandes carrières de l'histoire du disque : en 1932, le Corse Tino Rossi, de passage à Marseille, se laisse aller à susurrer Ajacciu bellu et Souviens-toi. A capella, car l'essai n'était pas prémédité et il n'avait donc pas sa guitare. Au moment de l'écouter, un représentant de la firme Parlophone était présent dans le magasin : c'était parti pour un demi-siècle de triomphe. Elvis Presley fera de même (avec un répertoire quelque peu plus musclé) au studio de Sam Philips à Memphis le 23 avril 1953... et, même scénario, une employée (des disques Sun) sera tellement impressionnée qu'elle en parlera à son patron. Quant on n'y regarde de plus près, les idoles Elvis et Tino ne sont pas si éloignées que ça.

François Truffaut, dans La Sirène du Mississippi, rend hommage à ces mini-studios d'enregistrement, lorsque Catherine Deneuve grave sur disque un message d'amour à l'intention de Jean-Paul Belmondo. Et quel beau symbole, pour nous, collectionneurs ou même simplement nostalgiques : en traversant la rue, Catherine manque de se faire renverser par une voiture... Le disque lui échappe des mains et se brise !

Boites d'Acétates Vierges avec Etiquettes Centrales
Boites d'Acétates Vierges avec Etiquettes Centrales.

Lorsqu’on ne chante pas, on peut tout aussi bien parler, enregistrer un message pour quelqu’un d’éloigné. En 1938, en Allemagne, le système de la “lettre parlée” (Spreichbrief) est remis au goût du jour, agréée, de surcroît, par l’administration des postes. Et en France, pays du “système D”, on peut lire la publicité suivante dans les revues spécialisées :

Enregistrez vous-même vos disques ! Vous pouvez adapter sur votre phonographe un dispositif relativement simple qui vous permettra de réaliser vous-même un petit disque de cire. Il s’agit d’un système comportant un double diaphragme (enregistreur et reproducteur) à saphir, un bras acoustique avec cornet métallique, un guide qui assure au bras un mouvement de translation régulier.

B
.

1931... Les firmes Gramophone, Columbia et H.M.V. fusionnent pour devenir la puissante E.M.I. (“Electric and Musical Industry”) contrôlant ainsi une cinquantaine d’usines disséminées dans 19 pays. Les noms Columbia et H.M.V. continueront néanmoins à apparaître en tant que labels.

1932... A nous la liberté, célèbre film réalisé par René Clair, a pour cadre une usine de phonographes.

1932... Une formidable utilisation de l’enregistrement sonore dans la vie de tous les jours: l’horloge parlante ! La première, utilisant le principe du phonographe, avait été construite à Berlin, en 1911, par un certain Hiller. En France, c’est “Radiolo”, l’animateur vedette de la célèbre station Radiola, qui a le privilège d’enregistrer l’inoubliable “au quatrième top, il sera exactement...”. Radiolo, cependant, avait bien failli ruiner sa carrière professionnelle pour une broutille: il avait coutume, chaque soir, de clore les programmes sur la formule “Et maintenant, chers auditeurs, je vous souhaite une bonne nuit”... à laquelle il rajoutait systématiquement, hors antenne: “Et je vous emmerde tous”. Or, un soir, il n’a pas pris garde que le technicien qui l’assistait n’était pas le même que d’habitude... et la phrase injurieuse fut diffusée à l’antenne, ce qui créa un véritable scandale!

1933... Depuis vingt ans, on ne fabrique plus de phonographe à pavillon. On sait néanmoins que le rendement sonore d’un pavillon est proportionnel à la surface de sa section de sortie. Il faut donc que, d’une manière ou d’une autre, les phonographes, notamment les modèles portatifs, parviennent à élargir la section d’ouverture de leur pavillon. C’est chose faite avec un modèle nommé l’amplor (1,55m² de section d’ouverture du pavillon).

1934... Aux U.S.A., on invente le terme de “haute-fidélité” (high fidelity, ou “hi-fi”).

1935... On découvre miraculeusement un cylindre qui avait été enregistré en 1889 ! Il s’agit des Danses hongroises interprétées par Johannes Brahms lui-même. Il faut malheureusement se rendre à l’évidence : la qualité de l’enregistrement est bien piètre, l’appareil enregistreur ayant été placé en dessous du piano.

Aux U.S.A., les laboratoires Bell mettent au point le “noiseless recording”, procédé destiné à réduire les bruits de fond et le souffle, procédé qui sera encore amélioré dans le futur, grâce notamment aux travaux de Ray Dolby.

1935... Paul-Émile Victor part à la découverte du Groenland. Il consignera ses souvenirs et impressions dans des enregistrements déposés au Musée de la Parole.

1936... Naissance, dans le sillage du Front Populaire, du label de disques Chant du monde. Après la Seconde Guerre mondiale, la petite firme donnera leur chance à des artistes peut-être considérés comme trop marginaux par les autres sociétés discographiques : Léo Ferré, Mouloudji, Cora Vaucaire.

Initiation Technique à la Haute)Fidélité, avec Livret en Anglais et Livret en Français, 33 Tours, 30cm, Octobre 1956, Pressage Américain
Initiation Technique à la Haute)Fidélité, avec Livret en Anglais et Livret en Français, 33 Tours, 30cm, Octobre 1956, Pressage Américain.

1936... R.D. Darrell et Joseph Brogan publient aux U.S.A. la première discographie mondiale de musique classique, intitulée Gramophone Shop Encyclopedia Of Recorded Music.

Le 19 novembre est effectué le premier enregistrement sur bande magnétique de musique symphonique.

1937... Reeves imagine la digitalisation de l’enregistrement afin de compenser les faiblesses du disque et de l’enregistrement magnétique. Ce ne sera possible qu’en 1982 grâce à un procédé de modulation par impulsions codées. Ainsi naîtra le “disque compact” ou CD.

1940... Durant la guerre, les plus grands orchestres américains (Count Basie, capitaine Glen Miller, Louis Armstrong, Benny Goodman...) enregistreront (principalement en 1943 et 1944) près de mille titres pour les forces armées. Ils étaient réunis sous le label V.Disc, qui signifiait “Victory disc”. Les disques étaient ensuite expédiés aux soldats, sur tous les fronts, pour aider à garder le moral des troupes.

1942... La chanson de variété, en revanche, subit un passage à vide : le très puissant syndicat des musiciens américains (AFM, ou American Federation of Musicians) a mis à exécution sa menace de faire aboutir sa croisade contre la "menace de la musique mécanique". Jusqu'alors, en effet, les artistes venaient interpréter leurs œuvres en direct à la radio. Depuis des années, l'AFM se doutait bien qu'à plus ou moins brève échéance le disque enregistré remplacerait la présence vivante. Pour faire entendre sa voix (mais son action s'avèrera cependant inutile), l'AFM, en grève, empêche la moindre parution de disque nouveau pendant près de deux ans. Pire ! Les émissions de radio, en direct, doivent se passer des services des musiciens. Dès lors, les plus grands chanteurs du moment (et l'on pense immédiatement à Frank Sinatra, Bing Crosby, etc.) sont obligés de chanter a capella. Signalons que cette revendication reviendra sur le tapis à l'automne 1947. Le public aurait dû accuser le coup. Mais cette fois les disquaires, prévoyant une grève dure et durable, ont anticipé le mouvement en stockant par avance d'énormes quantités de 78 tours et de microsillons pour faire face à la demande pour les mois à venir.

Impressionnant Cornet Acoustique Permettant d'Enregistrer un Piano sur Cylindre, vers 1890
Impressionnant Cornet Acoustique Permettant d'Enregistrer un Piano sur Cylindre, vers 1890.

1942... En raison des restrictions dues aux efforts de guerre, le marché du disque à prix réduit ou modéré est stoppé net. Au contraire, les prix flambent. Pour s’en sortir, les producteurs imaginent de recycler les disques invendus (un disque “d’avant” le début de la guerre permet d’en fabriquer trois, selon les procédés économiques récemment adoptés).

1942 : les Premiers Hit-parades.

De tous temps, l'homme de la rue s'est intéressé au palmarès des chansons ainsi qu'aux scores réalisés par ses artistes préférés. Finalement, il n'y a guère de différence entre le supporter qui se réjouit de voir son équipe favorite gagner un match... et le fan comblé de voir son idole caracoler au sommet du hit-parade. La parution périodique d'un classement des meilleures ventes, au départ réservée au "métier" (show-business) a rapidement répondu à une demande du public.

Quelques 78 tours Picture-Discs Vogue

On peut situer la naissance du hit-parade tel qu'on le connaît aujourd'hui à 1942. L'idée est née aux Etats-Unis, pour être rapidement récupérée dans le monde entier. On parle alors humblement de survey, ce qui signifie "survol" mais sous-entend la notion d'approximation. Il n'empêche qu'en 1943 l'émission de radio "Your Hit Parade", diffusée chaque samedi soir par CBS, est la plus populaire de tous les Etats-Unis.

Les premiers hit-parades n'ont pas la prétention, en effet, de refléter les chiffres de vente des disques (quel travail énorme, d'ailleurs, pour un territoire aussi vaste que les States) mais simplement les demandes du public auprès de certaines radios qui tiennent compte des appels des auditeurs dans leur programmation. C'est ainsi qu'apparaît en juin 1942 le palmarès des chansons les plus demandées à la radio dans les pages de l'hebdomadaire américain "Weekly Survey". En novembre de la même année, le périodique britannique "New Musical Express" publie à son tour son propre classement des titres préférés du public anglais. Quatre ans plus tard (1946), le très respecté Billboard imprime, cette fois, les scores des meilleures ventes de disques sur le territoire américain... rapidement suivi, dans cette démarche, par le Cashbox. Les "Top 100" du Billboard et du Cashbox font référence dans le monde entier, mais sont plutôt réservés aux professionnels. C'est de la comptabilité pure et simple, avec des tonnes d'informations qui ne concernent guère le grand public (nouvelles signatures, montants de contrats, changement de personnel au sein des maisons de disques, etc...). Cashbox et Billboard offrent de multiples classements, généralistes et spécialisés: meilleures ventes de la semaine en 33 tours, en 45 tours, en musique country, en rhythm'n'blues, en musiques de films, en musique classique...

Marche Militaire Allemande par l'Orchestre Militaire de la Kommandantur de Paris, 78 Tours très rare
Marche Militaire Allemande par l'Orchestre Militaire de la Kommandantur de Paris, 78 Tours très rare.

En Angleterre, ne serait-ce qu'en raison d'une population moindre, on ne dispose pas d'outil aussi performant que le Billboard ou le Cashbox. Les sources les plus "officielles" sont détenues et fournies par le Record Retailer, qui est, lui aussi, plutôt réservé aux professionnels. Il existe néanmoins de nombreuses revues musicales qui consacrent au moins une page au hit-parade et sont disponibles en kiosque, à l'intention du public non spécialisé: Melody Maker et New Musical Express sont les plus connues, mais il en existe d'autres: Disc & Music Echo, Sounds, Record Mirror (ce dernier, d'ailleurs, reproduit les classements de Record Retailer). Le listing pur et simple est agrémenté de certains signes distinctifs qui permettent de repérer immédiatement les titres en montée (avec, entre parenthèses, son classement enregistré la semaine précédente), les plus fortes progressions de la semaine, et les disques qui ont déjà obtenu une distinction (disque d'or ou d'argent). En outre, on trouve parfois une (courte) liste additionnelle désignée par le terme de "bubbling under"; il s'agit des titres qui s'agitent, qui frétillent à l'orée du hit-parade et qui, avec un peu de chance, y pénétreront la semaine suivante.

Etiquette Centrale Originale de la Collection V-Disc
Etiquette Centrale Originale de la Collection V-Disc.

En France, enfin, la situation est bien plus simple: dès le 12 octobre 1955, Le Figaro s'applique à publier chaque mois une bourse aux chansons dans sa rubrique "Aux quatre coins de Paris". L'idée, visiblement, ne manque pas d'intérêt, puisqu'elle est reprise début 1957 par Radio Luxembourg; animée par André Salvet et Jean Carlier, l'émission a même le privilège d'être hebdomadaire (samedi, à 20h). L'année suivante, l'émission passe sur Europe n°1 (lundi, à 20h), animée, cette fois, par Jean Bazin, Robert Beauvais, puis Max Favalleli. Dans les années 60, il n'existe qu'une poignée de radios, et guère plus de magazines musicaux: Music Magazine, Age Tendre et Tête de Bois (inspiré du titre d'une chanson de Gilbert Bécaud, de même que Salut les Copains!), Bonjour les Amis et, dès novembre 1961, Disco Revue, pour les fans "purs et durs" de pop et de rock'n'roll (de parution irrégulière, Disco Revue était difficilement trouvable en kiosque; son hit-parade, très sélectif, s'appelait "Le Goût des Rockers"). Avant, c'était le désert, ou presque ! L'unique revue spécialisée a pour nom La Discographie Française. Encore ne publiait-elle qu'un palmarès des chansons, forme antique du hit-parade, dans la mesure où, comme son nom l'indique, elle propose un classement, non pas des artistes, mais des chansons elles-mêmes (cela s'explique par le fait que La Discographie Française se base sur les ventes, non pas des disques, mais des partitions). On peut aussi consulter Music Hall (1955-1959), première revue à avoir publié un classement des disques les plus demandés chez les disquaires et dans les juke-boxes.

Quelques 78 tours Picture-Discs Vogue

1946... la Seconde Guerre mondiale aura une conséquence inattendue pour la firme britannique Decca, dont les publications restent, encore aujourd'hui, avidement collectionnées par les amateurs de musique classique. Apportant sa contribution à l'effort de guerre, Decca s'investit dans le domaine de la recherche, afin de produire des enregistrements d'une extrême qualité à l'usage de l'identification des sous-marins. Le conflit achevé, Decca utilisera les mêmes procédés pour améliorer la qualité de ses disques, appliquant à ses disques le procédé "ffrr" (full frequency range recording) qui permet, comme son nom l'indique, d'enregistrer et de reproduire la gamme complète des fréquences perceptibles.

Quelques 78 tours Picture-Discs Vogue

1946... L'effort de guerre a une conséquence imprévisible sur le monde du disque : la pénurie de matières entrant traditionnellement dans la fabrication des disques incite les ingénieurs de chaque firme à rechercher des matières de substitution. L'Amérique est à court, notamment, d'une cire bien particulière qui lui venait jusqu'alors de Birmanie, pays d'Asie tombé sous la domination du Japon. C'est ainsi que l'on en vient à tester un copolymère de chlorure et d'acétate de vinyle nommé vinylite (et communément désigné "vinyle"). L'usage de cette nouvelle matière a pour effet d'améliorer les qualités sonores du disque en diminuant les bruits de frottement, et de le rendre beaucoup plus durable (jusqu'alors, chaque écoute usait inévitablement le sillon et détériorait l'audition. Désormais, il faudra vraiment ne pas prendre soin de ses disques pour en diminuer la durée de vie !).

Screamin' Jay Hawkinsn Ou le Blues Destroy, 1954
Screamin' Jay Hawkinsn Ou le Blues Destroy, 1954.

Immédiatement, Columbia et RCA-Victor s'approprient la découverte, conscients néanmoins que la concurrence sera âpre: au sortir de la guerre, le marché du disque est en pleine expansion, et l'on en compte plus de 200 firmes différentes sur tout le territoire américain.

Cette plus grande confiance dans le support marque incontestablement un très grand pas en avant, dans la mesure où l'industrie discographique peut alors se consacrer à d'autres améliorations : qualité et durée des enregistrements proposés, et... aspect de l'objet. Accessoirement, en effet, un disque peut être beau, pour donner envie de l'écouter, de l'acheter. C'est en tous cas ce que pense un certain Tom Saffady qui reste, encore aujourd'hui, le précurseur en matière de picture disc.

[1] Il est amusant de constater que le fabriquant accorde une possible variation de 10% de la vitesse de rotation au moment de l'audition !

[2] Parmi les plus petits formats, citons des disques de 3,5 cm de diamètre réalisés à 250 exemplaires pour le Palais Royal d'Angleterre en 1924, et jouant, on s'en serait douté, God Save The Queen, l’hymne royal national. On pouvait les monter sur bague sans que cela soit ridicule. Plus petits encore, on recensera des disques au format d'un timbre-poste, au début des années 1970, au Royaume de Buthan, près du Népal. A l'opposé, au registre des "monstres", la firme Pathé annonça en 1914 qu'elle allait confectionner, pour le cinéma, des disques d'un diamètre de 1,20 mètres. Le but recherché était de pouvoir diffuser un maximum de musique ou de dialogue sans interruption. La guerre venant d'éclater, aucun exemplaire ne fut réalisé.