Elle a beaucoup triché... mais avec un aplomb qui donnait à chacun de ses mensonges la couleur de la vérité. Sa date de naissance, 1875, était déjà tout un poème : de nombreux ouvrages indiquent 1872 ou 1878. Elle-même brouillait les cartes, annonçant la date de 1888.
La jeune fille se compose un look calqué sur celui d'une héroïne d'opérette, Miss Helyett, d'où son premier surnom. Attirée par le monde du spectacle, elle s'inscrit à des cours de violon, d'art dramatique et de chant classique. Mais tout cela lui semble bien ennuyeux, et elle préfère s'enrôler en 1893 dans la troupe du Trianon-Concert pour un spectacle intitulé " Max, ah c'que t'es rigolo " et débute tout en bas de l'affiche du Casino de Paris, interprétant son unique chanson, " La Môme du Casino ".
Ses efforts portent leurs fruits : elle termine tête d'affiche. Danseuse, elle est devenue parfaite... Chanteuse, c'est là qu'elle pèche ; elle compensera ses pauvres prouesses vocales par des mimiques éloquentes. Elle n'est pas exempte de défauts, les admet et les chantera beaucoup plus tard dans " C'est vrai " ("On dit / Que j'ai la voix qui traîne / En chantant mes rengaines / C'est vrai..."), sans oublier de rappeler qu'auprès de ses admirateurs ces petites imperfections sont contrebalancées par ses "jolies gambettes" et son adorable "nez en trompette".
Miss Tinguette s'y engouffre avec le " Cake-Walk ", et, à compter de cette date, restera en permanence à l'écoute de ce qui se fait outre-Atlantique, et pas seulement aux Etats-Unis : en 1910, elle contribue à populariser le tango argentin.
Le tango est " LA " nouvelle danse qui fait scandale. Mais toutes les danses ou presque, font scandale lorsqu'elles sont nouvelles ; ce sera le cas en 1914 de la java que la Miss lance en duo avec le célèbre Milton.
Encore une corde à son arc avec la pièce " L'Ane de Buridan ". Mais la chance de sa vie, c'est sa collaboration avec Max Dearly, un (faux) Anglais qui avait lancé le style "jeune premier comique" dans lequel Maurice Chevalier fera merveille. En 1908, Dearly et la Miss ont créé la Valse chaloupée qui remporte un phénoménal succès à Paris (au Moulin-Rouge) mais pas à Londres ; il faut savoir en effet que, pendant la revue, la miss prend un temps de repos, assise sur la boîte du souffleur, les jambes écartées.
Les Britanniques engagent, certes, Max Dearly, mais également Damia en remplacement de Mistinguett, trop vulgaire et délurée pour le public outre-Manche. Mais à Paris, c'est un peu la même chose : le public de la Scala est plutôt huppé et distingué, celui de l'Eldorado "popu" et bon enfant.
En 1912, aux Folies-Bergère, la jeune vedette montante confirme son succès avec la Valse renversante, en duo, cette fois, avec Maurice Chevalier, de treize ans son cadet, et qu'elle ravit à la chanteuse Pervenche (future Fréhel). Chevalier sera l'un des innombrables hommes de sa vie, et le plus important dans son cur. C'est à lui qu'elle pense lorsqu'elle chante son plus grand succès, " Mon homme " (1920) au titre inspiré par celui d'une pièce de Francis Carco.
Il met un point final à leurs relations, professionnelles et sentimentales, délivrant de la célèbre chanson une parodie blessante, " C'est ma bonne " ; échange de bons procédés, la Miss se vengera en 1937 en interprétant " Ma pomme " d'une manière que Chevalier goûta peu. Leur rupture, sur le plan strictement professionnel, ne porta préjudice ni à l'un, ni à l'autre. Leur histoire d'amour avait duré de 1911 à 1920, avec une séparation d'un an et demi que Maurice passa en Allemagne, blessé et prisonnier de guerre ; il est d'abord porté disparu, et la Miss remue ciel et terre pour délivrer Chevalier. De fréquents allers-retours à Genève et des contacts pris avec l'ennemi lui vaudront d'être interrogée par une commission militaire. On n'en sait guère plus : elle aurait peut-être obtenu diverses informations sensibles sur les manuvres des Allemands et les aurait communiquées au Deuxième Bureau français.
A raison d'une revue par an, dans le monde entier on l'acclame. Connue jusqu'aux antipodes, c'est à Paris que son public se détourne : pendant la guerre, elle a accepté de se produire devant un parterre d'officiers allemands La guerre, justement, parlons-en, mais d'abord de la première... Durant les années du conflit, la condition d'artiste est loin d'être idyllique. La capitale s'avère momentanément trop risquée. Mistinguett se produit trop brièvement aux Variétés dans une reprise de " La Vie parisienne " d'Offenbach ; elle devait se produire à l'Olympia, mais doit se faire opérer d'urgence. Pour elle qui ne peut rester inactive ("Mon seul vice, c'est mon métier", proclamait-elle), pas question de convalescence ; elle entame une tournée dans toute la France durant l'été 1915.
L'on chante, danse et applaudit sous la menace des alertes annonçant les bombardements de la Grosse Bertha. Anecdote tragi-comique : il faut réglementer les conditions du remboursement des spectateurs. En cas d'alerte après vingt-deux heures, la recette reste acquise. Au contraire, si les sirènes mugissent avant 22h, l'auditoire est remboursé... et les artistes ne sont pas payés.
" Paris qui danse ", " Paris qui Jazz ", " Parikiri ", " Paris en l'air ", " En douce ", " Bonjour Paris ", " Paris Miss ", " La Revue Mistinguett ".. : les spectacles renommés et réputés s'enchaînent au Casino de Paris à partir de 1918, au Moulin-Rouge à partir de 1924, puis à nouveau au Casino de Paris, un choix qui s'impose de lui-même : en raison de l'essor phénoménal du parlant à partir de 1929, l'Olympia et le Moulin-Rouge sont devenus des salles de cinéma. Chaque revue donne naissance à au moins un ou deux succès sur disque : " J'en ai marre " (1921), " La Java " (1922), " La Belote " (1925), " Il m'a vue nue " (1926), " Ca c'est Paris " (1927), " On m'suit " (1928) et surtout " Gosse de Paris " (1929) dont elle cosigne les paroles sous le pseudonyme de De Lima (c'est le patronyme d'un amant brésilien qui lui a donné un fils). En 1928, elle engage dans sa revue une nouvelle recrue, le jeune Jean Gabin avec qui elle chante en duo " La Java de Doudoune ".
Une tournée catastrophique en terme de public, qui brille par son absence. Une seule solution, selon elle, pour éviter un minable retour en Europe : remonter aux Etats-Unis (premier semestre de 1924). Mais, gamine dans l'âme (et toujours pour son amour de l'argent), elle tient sur le bateau un pari stupide : plonger toute habillée pour, à l'instar des plongeurs indigènes de la Trinidad, rattraper les pièces de monnaie que les touristes jettent à la mer. La Miss gagne les mille dollars mis en jeu... et également une otite qui la rend si malade qu'elle propose un bien pauvre spectacle aux imprésarios et organisateurs de spectacle new-yorkais venus l'auditionner. Heureusement, elle se rétablit rapidement et parvient à sauver cette tournée bien mal commencée.
Mistinguett crée en 1926 la revue la plus grandiloquente (jusqu'alors) de toute sa carrière, " Ca c'est Paris ". Cinq ans plus tard, à nouveau désireuse de faire mieux que sa rivale qui triomphe avec " Paris qui remue " (1930-1931), elle décoche le fulgurant " Paris qui brille " (1931-1932). Les revues " Miss en voyage " et " Voilà Paris " la conduisent en 1931-1932 en Belgique et en Suisse, à Alger, Tunis, Oran, Gênes, Rome, Florence, Barcelone, Amsterdam, La Haye, Vienne, Hambourg, Berlin, Prague, Varsovie, Oslo, Stockholm, Copenhague. Le programme indique "Mistinguett, célèbre vedette mondiale".
Ses derniers spectacles d'avant-guerre (" Chansons de Paris " en 1937, " C'est Paris " en 1938 et " Refrains de Paris " en 1939) mélangent harmonieusement succès passés et futurs. Sa dernière grande tournée internationale la mène en Amérique du Sud ; elle y est encore lorsque la guerre éclate. Elle retrouve un pays en pleine déconfiture, présente le spectacle " Paris reste Paris " mais il semble que quelque chose se soit brisé, dans les deux sens d'ailleurs, entre Mistinguett et la capitale : la Miss avait commis une erreur stratégique : poussée par sa passion pour le spectacle, elle avait accepté de se produire fin 1941, pour six mois, au Casino de Paris devant un parterre majoritairement allemand, et d'intervenir sur Radio Paris, la radio de la voix nazie.