Gribouille (Marie-France Gaité) n'avait pas revendiqué l'héritage de Piaf, ce sont les médias qui lui collèrent cette étiquette qui, très certainement, la desservit car elle avait sa propre personnalité ; elle a en outre co-signé toutes les chansons qu'elle interprétait et s'est constitué un répertoire où ne figurait aucune reprise. Comme l'écrit Pascal Sevran (dictionnaire de la chanson française, 1986), "A la mort d'Edith Piaf, on a voulu en faire une seconde "môme". Mais la personnalité de Gribouille était beaucoup trop puissante pour accepter un tel calque...".
Elle en gardera, jusqu'à la fin de sa vie, l'habitude de consommer en masses des substances médicales tranquillisantes.
Nous sommes alors en 1960, elle dessine sur les trottoirs, elle "gribouille" (d'où son pseudonyme) pour assurer sa pitance et attire l'attention d'un promeneur attiré par son physique androgyne (il croyait avoir affaire à un jeune garçon). Jean Cocteau lui permet de se produire dans les cabarets. Elle se produit au " Buf sur le toit " et à la " Cabane bambou ". Plus tard, ce sera " L'Ecluse ", temple qui avait accueilli Barbara. Elle chante des chansons graves, comme ces fameux " Boutons dorés ", de Jean-Jacques Debout, dont Barbara, justement, a publié une version sur disque. Le sujet : les orphelins de guerre.
Un répertoire grave qu'on assimila à celui de Piaf lorsque celle-ci mourut, en novembre 1963, pour ne pas laisser de "blanc" dans l'histoire de la chanson réaliste. C'est peut-être la raison pour laquelle ses premiers 45 tours sortent à partir de 1963 : un directeur artistique lui aurait-il accordé sa chance s'il n'y avait pas la course à la " couronne Piaf ", course dans laquelle étaient déjà engagées Rosalie Dubois, Georgette Lemaire et bientôt Mireille Mathieu ?
A un moment, on put croire qu'elle allait percer : elle "fait" Bobino en 1966 en première partie du crooner François Deguelt et sa chanson " Mathias " passe fréquemment à la radio. En outre elle change de maison de disque ; elle quitte Pathé / Columbia au profit de Disc'AZ, filiale d'Europe n°1. Rien d'étonnant à cela : son nouvel agent n'est autre que " Babar ", Arlette Tabart, programmatrice dans la grande station de radio.
Il sera, hélas, posthume : ce début de réussite dans le show business n'est pas suffisant pour l'empêcher de se suicider le 18 janvier 1968... ce que fera également Betty Mars, autre artiste présentée comme héritière de Piaf.
C'est du moins ce qu'indiquent les divers ouvrages consacrés à la chanson française. Néanmoins la revue Je chante ! (n°16) apporte un éclairage un peu plus nuancé : "Les vieux démons suicidaires de Gribouille n'étaient pas là ce 18 janvier. Elle est morte de mort "naturelle", si tant est que la mort puisse être naturelle à 27 ans".