Un chroniqueur faisait remarquer fort justement que ce sont le plus souvent les chants des vaincus qui restent dans la mémoire collective et se transmettent de père en fils (voire de mère en fils lorsque le père est mort à la guerre). Rarement un peuple vainqueur a laissé de trace dans la chanson populaire ; en revanche le sang des opprimés n'a pas coulé pour rien.
Les atrocités qui se sont déroulées pendant La Commune ont popularisé deux chansons inoubliables : l'Internationale, bien sûr (curieusement, elle ne fut mise en musique qu'en 1888, alors que ses paroles, écrites par Eugène Pottier, étaient colportées depuis 1871), et Le Temps des cerises, de Jean-Baptiste Clément.
L'erreur est pardonnable : marqué par les terribles évènements, le peuple avait surtout retenu le vers : "C'est de ce temps-là, que je garde au cur, une plaie ouverte". Contrairement à la croyance populaire, Le Temps des cerises n'a pas du tout été créé sur les barricades. Clément en avait écrit les paroles en 1866, à l'occasion d'un séjour en Belgique, et Renard, chanteur à l'Opéra, composa la musique deux ans plus tard. C'est l'implication de Jean-Baptiste Clément aux évènements de 1870 qui colla au Temps des cerises cette étiquette d'hymne des insurgés. Mais on n'est pas très loin de la vérité : c'est Clément, cette fois sur les barricades, qui écrivit les paroles de la chanson La Semaine sanglante dénonçant la répression dont firent l'objet les Communards.
Né en 1836, Jean-Baptiste Clément, même s'il a d'abord exercé divers petits métiers, est avant tout un poète ; il connaît un premier succès avec Dansons la capucine dont il écrit paroles et musique. Pour Le Temps des cerises, en revanche, il requiert l'aide de Renard, compositeur très en vogue à l'époque. Clément avait certes déjà chanté les cerises, dans une oeuvrette intitulé Jeannette (1863). Cette fois, il les dédiera tardivement à l'ambulancière Louise qui ravitaillait les Fédérés sur les barricades en 1871. Tardivement, car le souvenir de Louise lui reviendra quinze ans plus tard. Il s'en est fallu de peu que nous entendions Le Temps des cerises interprété par son auteur ou par son compositeur : l'enregistrement sonore (sur disque ou sur rouleau) devint réalité en 1877.
Clément s'était trouvé une nouvelle vocation, toujours de plume : devenu républicain en 1868, il se lança dans le journalisme d'opposition. La liberté de la presse, à l'époque, a encore beaucoup de progrès à faire ! Clément déplait au pouvoir ; il est jeté en prison. Il en sort en septembre 1870, se lance dans la politique ; élu de la Commune, il doit se cacher après la victoire des Versaillais. Clément s'exile en Angleterre de 1871 à 1880. Sans doute n'avait-il guère envie de devoir se cacher à nouveau : il ne revient en France qu'après avoir été amnistié. Le succès n'est guère au rendez-vous de son vivant. N'ayant aucunement profité des fruits (puisque nous parlons de cerises !) de son talent, il mourut dans la misère. Il avait en effet troqué ses droits d'auteur contre un peu de chaleur, ayant échangé avec son compositeur Antoine Renard le manuscrit du Temps des cerises contre une pelisse. Mais, tout de même, à Paris, cinq mille personnes suivirent son cercueil en 1903.
Bien avant Noir Désir, avec beaucoup d'opportunisme, Nana Mouskouri interpréta sur disque Le Temps des cerises en 1967, soit... exactement cent ans après sa création. Signalons l'existence d'une version parodique vers 1890, Le temps des crises par Jules Jouy qui avait déjà parodié La Marseillaise.