Au début des années 70, Serge Lama est au sommet du hit-parade avec des chansons légères, proches de la gaudriole ("C'est toujours comme ça la première fois", "Superman", "Les P'tites Femmes de Pigalle"). Mais ce sont souvent les programmateurs qui lui ont imposé ce choix car il est tout aussi capable d'interpréter des chansons tristes ou tendres ("Les Glycines", "Une île", "Et puis on s'aperçoit"). Il va vivre une curieuse expérience en essayant d'imposer une chanson carrément triste...
Né à Bordeaux en 1943, le petit Serge Chauvier est fils d'un chanteur d'opérette qui rêve de conquérir la capitale... Rêve qu'il tente de réaliser en transportant toute sa petite famille à Paris. De 1950 à 1955, Serge ressent l'attrait du monde de la chanson. Et lorsque papa dépité rejoint son Bordeaux natal, le fiston s'accroche à Paris comme le lierre à la vieille masure. Car il faut s'accrocher désespérément : pas facile à assumer, dans le show business, un nom comme Serge Chauvier. C'est pourquoi il devient Lama. Malgré de fréquentes apparitions au Petit Conservatoire de Mireille en 1964, ses premiers 45 tours connaissent l'échec.
Il assure leurs levers de rideau à Bobino. Croit-il enfin avoir pris un bon départ qu'il manque de mettre un point final à sa carrière et à sa vie tout court : il se crashe en voiture en 1965. Un an et demi d'immobilisation, et l'on craint qu'il reste paralysé.
Il enregistre les chansons qu'il avait eu le temps de peaufiner sur son lit d'hôpital. Le déclic se produit en 1971, lorsqu'il a l'idée, géniale, d'incorporer dans son équipe la sympathique Alice Dona dont la carrière, à elle aussi, stagnait depuis 1964.
"D'aventure en aventure", "Charivari", "Superman" et beaucoup d'autres. Il aura mis neuf ans à décrocher son premier disque d'or alors que le deuxième (puis tant d'autres) tombe en quelques mois. Cultivant son indiscutable ressemblance avec le Petit Caporal, il s'illustre dans un grand spectacle intitulé "Napoléon" et qui reste à l'affiche du théâtre Marigny durant plus d'un an.
La version par Serge Lama, au départ, est loin de recevoir l'assentiment des programmateurs qui préféraient diffuser un autre titre plus rigolo, "Les Petites Femmes de Pigalle". D'après eux, en effet, "Je suis malade" sentait l'éther, la pharmacie, la diète et le thermomètre. Le diffuser à la radio, c'était prendre le risque que les auditeurs zappent. Un titre aujourd'hui imparable !
La chanson est le fruit de l'amitié qui lie Serge Lama à Alice Dona. Celle-ci se souviendra longtemps de ce moment magique, lorsqu'elle en composa la musique : - "Mes doigts allaient tout seuls sur le piano et ça devenait une mélodie dont je me demandais après si c'était bien moi qui l'avais écrite. Ca s'est mis à chanter du début à la fin" (Marcel Amont, "Une chanson... Qu'y a-t-il dans une chanson"). Serge Lama, avec ses mots, n'aura plus ensuite qu'à "s'épancher sur le drame sentimental qu'il traverse" : - C'est la musique d'Alice Dona qui m'a donné les mots qui me manquaient pour "Je suis malade".
La chanteuse y a trouvé des vestiges de sa propre enfance, ne serait-ce que par la formule "comme quand ma mère sortait le soir". En l'absence du père ("Je manquais très cruellement d'affection masculine", avoue-t-elle à l'hebdo Bonnes soirées en 1977), Yolanda qui ne s'appelle pas encore Dalida s'était raccrochée à sa mère, et se retrouvait totalement désespérée lorsque celle-ci l'abandonnait, ne serait-ce qu'un court instant, pour la plus futile des raisons... Peppina sortait-elle faire les courses au marché que sa fille, désemparée, guettait son retour à travers les barreaux du balcon.
Le titre figure en face B de son 45 tours "Vado via", sans doute pour ne pas concurrencer ou faire de l'ombre à la version de Serge Lama qui, elle, ne sortira en 45 tours qu'un an plus tard (1974). L'autre raison de placer "Je suis malade" en position d'infériorité sur son disque, c'est que, dans son entourage, on a plutôt déconseillé à la chanteuse d'interpréter un titre aussi tragique. Trente ans plus tard... En 2003, Serge Lama publiera un duo virtuel de "Je suis malade". L'idée était originale... mais la réaliser, plus difficile qu'on pourrait le penser : le duo posthume, niché au cur de l'album "Pluri (elles)" avait donné du fil à retordre aux techniciens : il était impossible pour Lama de chanter sur la vidéo avec Dalida car leurs timbres de voix étaient trop éloignés. Il fallut faire des prodiges techniques à l'enregistrement pour accorder les deux voix.