Au tout début des années soixante, une concurrence involontaire, dans la mesure où les deux artistes ne s'adressent pas au même public, oppose Dalida à Johnny Hallyday.
Le premier titre commun aux deux artistes, en effet, n'a pas posé problème... dans la mesure où la version de Johnny n'est jamais sortie sur disque. Il s'agit de " Mon amour oublié" que Dalida commercialise en février 1960 (super 45 tours Barclay 70 314) au moment où Johnny n'a encore jamais mis les pieds dans un studio d'enregistrement
Il s'agit de l'adaptation de "Oh Why" des Teddy Bears. Les radios réservent également un excellent accueil à "Warum", versions allemandes de Camillo et de Udo Jurgens. Johnny l'a très souvent joué sur scène et, c'est une quasi-certitude, l'a enregistré pour la firme Vogue. Considérant qu'en France il existe un délai de 50 ans avant qu'un enregistrement tombe dans le domaine public, on peut penser que ce titre inédit pourra être enfin édité en 2010.
Ce titre de Floyd Robinson, "Makin' Love", qui a porté son créateur très haut dans les classements anglo-saxons de 1959 est repris en France par Dalida, Bob Azzam, Arabelle et Johnny Hallyday. En ce qui concerne notre future Idole des jeunes, il s'agit de son tout premier disque. Et en aucun cas on ne peut imaginer qu'il aura du succès. Pourtant, en direct à l'antenne, reprenant ainsi le geste d'un disc-jockey américain qui avait fait de même à l'encontre d'Elvis Presley, le directeur des programmes d'Europe n°1 casse le disque de Johnny Hallyday, promettant que ce jeune homme encore inconnu le restera ou, tout au moins, ne passera plus sur les ondes de la station. Pourquoi un tel coup de sang ? Réponse : Dalida est alors en ménage avec Lucien Morisse ! Celui-ci voit d'un mauvais il cette version qui risque, pourquoi pas, d'enlever des ventes de disques à sa protégée.
A cet instant (février), en effet, pas de crainte à avoir : contrairement à l'idée répandue, le premier disque de Johnny Hallyday ne connaît pas immédiatement le succès. La renommée ne vient qu'un mois après sa mise en place chez les disquaires. Ce qui met le feu aux poudres, c'est une émission de télé. En 1960, il faut l'admettre, la "petite lucarne" est (déjà) le moyen de promotion le plus puissant. Pour beaucoup d'observateurs, la carrière de Johnny n'a véritablement commencé qu'au soir du 18 avril 1960, avec la diffusion de "L'école des vedettes".
Devenu star montante, Hallyday se voit proposer, au même titre que Dalida, les succès étrangers du moment, généralement anglo-saxons mais également italiens. Johnny et Dalida vont donc se retrouver en concurrence directe encore cinq ou six autres fois jusqu'à 1962 ("Avec une poignée de terre", "Tu peux le (ou la) prendre ", "24 000 baisers", "Itsy bitsy petit bikini", "Si tu me téléphones" et, accessoirement, "Ya ya / Pourquoi"). Mais Richard Anthony, lui aussi, enregistre quatre des six titres précités, sans pour autant que l'on crie au scandale. Le phénomène des versions multiples, en effet, est courant : à la fin des années 50, et ce, pour encore un an ou deux, les titres étrangers proposés aux artistes français étaient peu nombreux ; tout morceau porteur d'un indiscutable potentiel commercial était fort convoité. Ce n'est qu'à partir de 1963 que les grandes stars vont parvenir à obtenir une quasi-exclusivité, sous réserve d'avoir participé à une course effrénée auprès des éditeurs musicaux.
S'il y a un titre que Johnny regrette d'avoir enregistré, c'est bien celui-là ! C'est, bien sûr, une réussite commerciale mais il n'apporte rien à sa gloire de rocker, au contraire ! Richard Anthony et Dalida ont, eux aussi, enregistré ce titre opportuniste : dans les années 50 les femmes portaient des maillots une-pièce. Le Bikini est à l'origine une marque déposée. C'est également le nom d'un atoll de Micronésie où les Américains, dès 1946, réalisèrent leurs premières expériences nucléaires. En ce qui concerne la chanson, il s'agit de l'adaptation de "Itsy, Bitsy, Teenie, Weenie Yellow Polka Dot Bikini" par Bryan Hyland (n°1 aux USA, n°9 en Angleterre). "Tu peux le prendre" Il s'agit de l'adaptation de "You can have her", un titre de Roy Hamilton adapté par André Salvet et Lucien Morisse. Cette fois, Morisse, qui " touche " des droits d'auteur, accepte bien volontiers que Johnny l'enregistre : il va l'aider à multiplier ses gains ! Johnny et Richard Anthony l'enregistrent sous le titre " Tu peux la prendre " et Dalida, " Tu peux le prendre ".
Une fois de plus, Johnny, Dalida mais également Richard Anthony sont sur les rangs. C'est la version française de "A hundred pounds of clay" de Gene McDaniels (3è aux U.S.A.). La toute jeune Manou Roblin en signe les paroles françaises. Une rencontre que l'on peut qualifier de prémonitoire car Manou, qui a déjà enregistré, sans succès, quelques 45 tours, retrouvera Johnny en 1964 : à sa demande, elle écrira quelques textes pour son album " Les Rocks les plus terribles ". Johnny insistera toujours pour que Manou ne se contente pas de traduire, mais, au contraire, recherche une idée forte et originale, ce dont elle s'acquittera... à une exception près : " Avec une poignée de terre " est écrite, non pas en fonction de la personnalité de Johnny, mais de celle de Dalida pour qui, d'ailleurs, elle écrit également les paroles de " Fais-toi belle ".
En février 1961, Dalida commercialise en français ce tube italien d'Adriano Celentano ; Mais Johnny aussi, et pas beaucoup plus tard (super 45 tours Vogue 7834 du 1er mars). Dalida est ravie, au point de l'enregistrer également en italien. Johnny rechigne : " Cette chanson ne me déplaisait pas mais je n'aurais jamais eu l'idée de l'enregistrer : c'est ma maison de disque qui m'y a obligé. Dommage car elle était meilleure en italien ". Faut-il y voir un compliment à Dalida ?
"Ya ya" est un tube dont tout le monde s'empare de fin 1961 à début 1962 : Joey Dee, Lee Dorsey, Tony Sheridan avec les Beatles, Petula Clark, Richard Anthony, Burt Blanca, les Champions, Harold Nicholas, Rocky Graziano... et évidemment Johnny. Mais il n'y aura pas concurrence : certes Dalida l'enregistre, en français, sous le titre "Pourquoi", mais il n'est disponible que sur un disque rare non commercialisé (45T simple Barclay 60 209). Lucien Morisse, qui a co-signé les paroles françaises avec Georges Aber, touchera quand même un pactole !