Le 21ème siècle apporta une drôle de maladie contagieuse dans le monde du disque : l'album en concert (prononcez l'aïl-ve). Généralement double (donc deux fois plus lourd à digérer), il déborde des bacs des disquaires.
Souvenons-nous du festival de Woodstock en 1969 : le premier disque (un triple 33 tours) ne sortit qu'un an plus tard. Et le second volume, " Woodstock 2 " (un double 33 tours) encore plus tard. Bien sûr il exista des exceptions, lorsqu'elle se justifiaient : en 1964, Johnny Hallyday se produisit à l'Olympia du 15 février au 30 mars ; un album en concert tiré de ces prestations fut mis en vente le 6 mars. Mais en pleine période yéyé, l'urgence de l'opération sautait aux yeux.
Seuls se le permettaient ceux qu'on appelait les "bêtes de scène" (Edith Piaf, Jacques Brel, Johnny Hallyday) et quelques grands noms de la "grande" chanson française, mais sous forme évènementielle : Barbara, Brassens, Léo Ferré. Aujourd'hui, au contraire, l'album live permet à l'artiste en mal d'inspiration de ne pas tomber dans un oubli parfois mérité.
1) les jeunes seraient paraît-il d'ignobles impies qui "volent" nos pauvres artistes en téléchargeant leurs chansons au lieu d'acheter leurs disques. Mais ces pauvres artistes nécessiteux oublient souvent de dire que ces mêmes jeunes consacrent un budget faramineux en places de concert (plusieurs dizaines d'euros pour voir l'artiste se démener à quelques dizaines de mètres d'eux, et dont l'image, encore heureux, est reproduite sur grand écran). Ceux-ci sont le public idéal pour un coûteux double CD, souvent agrémenté d'un DVD, qu'ils pourront écouter / regarder, parfois entre amis, en disant "j'y étais". 2) "Il y a vingt ans, les gens achetaient un vinyle puis ils rentraient chez eux - il n'y avait pas de bruits parasites, pas d'Internet - pour l'écouter religieusement. Aujourd'hui, ils sont beaucoup moins attentifs au disque. Le seul moment où ils restent captifs, c'est pendant un concert. Pour être vraiment entendu, à présent, l'auteur-compositeur doit passer par la scène..." (Gérard Manset, Chorus N°56, été 2006).
On tombait amoureux d'un vieux disque noir sous sa lourde pochette de trente centimètres de diamètre ; en revanche, on ne ressent nulle affection pour ce petit disque de métal brillant accompagné d'un livret à consulter à la loupe. Indépendamment de la musique, c'est le support qui est en cause. Ce n'est pas l'Américain Prince qui dira le contraire : en juillet 2007, il distribua gratuitement, en une journée, trois millions d'exemplaires de son nouveau CD. Mais pas en pure perte : il invitait ainsi autant de fans ou non-fans à découvrir son uvre et à la retrouver en concert. Ce qu'ils firent.
Ils réalisent, à la maison (Renaud raconte avoir enregistré " dans ses chiottes ") des enregistrements pour un coût nettement moindre que dans un studio d'enregistrement où chaque heure est comptabilisée. En conséquence, l'artiste, s'il est bien organisé, peut peaufiner toutes ses chansons. Mais bien souvent, il en commence une sans avoir d'idée bien définie... rapidement à court d'inspiration, il l'abandonne pour entamer une autre qui elle-même sera bientôt mise à l'écart, et ainsi de suite. Lorsqu'il revient à la première, celle-ci ne lui plaît plus... Au bout du compte, les artistes contemporains en viennent à proposer une livraison de nouvelles chansons tous les quatre ou cinq ans (record battu par Véronique Rivière et Catherine Lara qui restèrent chacune huit ans sans sortir de disque) alors que dans les années soixante il ne s'écoulait au maximum qu'une année entre deux albums.
En 2005-2006 les Rolling Stones se produisaient dans le monde entier. " A Bigger Band " devint la tournée la plus monumentale et la plus lucrative de toute l'histoire du rock (on parle de trois millions et demi de spectateurs). Le CD qui s'ensuivit se vendit à merveille. Et nous n'évoquons même pas le " merchandising " (T.shirts, badges, programmes). Bref, en pleine crise du disque, lorsqu'un artiste de choc se produit en public, la crise est balayée, oubliée. Alors... Et si la crise du disque était dûe, simplement, au fait qu'on propose de moins en moins de produits et d'artistes motivants