On croit (à tort) que c'est à sa gloire que Michel Berger écrivit "Il jouait du piano debout" ; en réalité, c'était pour Elton John. Mais l'image d'un fou hurlant et pianotant a marqué les esprits... même si l'artiste a déserté les scènes pendant des lustres.
Il a pour nom Richard Penniman mais se fait appeler "Little Richard". Il est né en 1932 à Macon. Pas en France, aux Etats-Unis ! Passons rapidement sur son enfance : il chante du gospel et joue du piano dans une église où on le surnomme "Warhawk" (la Hargne !). A treize ans, son père le chasse du foyer familial. A seize ans il gagne un concours de chant. C'est apparemment un bon départ puisque, dans la foulée, il décroche en 1954 un contrat d'enregistrement. La firme "Specialty" lui offre généreusement 600 $ pour enregistrer le légendaire Tutti Frutti, aujourd'hui un classique. Hélas personne ou presque n'achète ses 45 tours. Dépité, il fait la plonge dans un restaurant. Mais ses chansons n'étaient pas tombées dans l'oreille d'un sourd...
Dans certains Etats américains, les disquaires refusaient les uvres d'artistes noirs. D'ailleurs, au hit-parade, la mixité n'était pas de rigueur ; il existait un classement spécifique pour la musique black. Il n'empêche qu'un certain Pat Boone, chanteur blanc sans grande personnalité, avait flashé sur deux compositions de Little Richard, Tutti Frutti et Long Tall Sally (celui-ci sera d'ailleurs repris par deux groupes anglais, les Kinks et... les Beatles). On aurait pu croire que Boone aurait volé la vedette à Richard ; ce fut vrai dans une certaine mesure puisque Boone était au hit-parade et pas Richard, mais, avec de nombreux mois de battement, le public se reporta sur les versions originales qui, au bout du compte, se vendirent mieux bien que tardivement.
Cette voix délirante, ces textes absurdes font partie de la légende de Little Richard, au même titre que la provocation pendant les concerts. Il est homosexuel, et ne s'en est jamais caché : il se maquille les yeux et porte une coiffure "à la Pompadour" de 15 cm de haut. Après Tutti Frutti, il grave une ahurissante série de hits dont Lucille, Good Golly Miss Molly.
A la suite d'un cauchemar lui montrant l'Apocalypse, il jette ses bijoux à la mer et disparaît. Sa maison de disques grince des dents : le manque à gagner est énorme. Pas fous (eux !), par un astucieux montage de studio, ils sortent un "nouveau" 45 tours de Little Richard reconstitué à partir d'un enregistrement de quelques secondes seulement. Au moment même où les disquaires du monde entier reçoivent "Keep A Knockin', le nouveau Little Richard", l'artiste prêche en Alabama. Il est devenu le révérend Richard Penniman, nouveau ministre de l'Eglise des Adventistes du Septième jour.
Sa vie bascule une seconde fois : il apprend que le plus grand groupe de tous les temps, les Beatles, viennent d'enregistrer Long Tall Sally. Requinqué par un tel hommage à son talent d'auteur-compositeur, il décide de son retour (de son "come back") et obtient un tube avec Bama Lama Bama Loo. Revenu au monde du spectacle, il est porté par la vague de rock'n'roll revival du printemps 1968 (les modes sont cycliques, et, en règle générale, reviennent tous les vingt ans). De concerts aux Etats-Unis en tournées en Europe, toujours jeune et fringant, on le croit reparti pour de bon. Hélas pour ses fans, à la fin des années 70, il replonge dans la Bible.
La religion l'accapare une nouvelle fois. En 1979, il était redevenu prédicateur. Mais en 1986, et au grand étonnement de ses fans qui l'attendaient au tournant d'un CD, c'est la caméra qui lui fait les yeux doux : au cinéma, on le voit dans Le Clochard de Beverly hills, remake du film français Boudu sauvé des eaux et cinqans plus tard à la télévision dans un épisode de Columbo. En 1999, toujours alerte, il fait une courte apparition dans le film Mystery, Alaska. Signalons enfin à ses admirateurs français qu'il a chanté en trio avec Johnny Hallyday et Eddy Mitchell sur un CD de ce dernier (Jambalaya, 2006).