En 1966, Bob Dylan est mondialement reconnu. Il a d'ailleurs publié le premier double 33 tours de l'Histoire du rock, l'inoubliable "Blonde on blonde". Ses tubes "I want you" et "Just like a woman" ont pris le relais du monumental "Like a rolling stone". Mais en juillet un stupide accident de moto met provisoirement un terme à son ascension. La firme Columbia a beau publier un "Greatest hits" (et par la suite un "Greatest hits volume 2", les fans réclament de la nouveauté.
Bob Dylan déteste enregistrer en studio. En revanche, à Woodstock, avec ses amis les musiciens du groupe The Band, il a enregistré des dizaines d'heures de répétitions. Des répétitions suffisamment élaborées pour que ces modestes maquettes soient considérées par une oreille peu attentive comme un produit définitif, prêt à sortir sur le marché.
Il est capable d'écrire au moins une chanson par jour... parfois davantage. Toutes ces chansons inachevées en 1967 seront, par la force des choses, publiées par Columbia en 1975 (sous le titre de "Basement tapes" car elles ont été enregistrées dans la cave) : elles circulent depuis trop longtemps sur disques pirates sans rapporter un sou aux artistes et à sa firme discographique. Mais en attendant, Dylan n'a pas du tout l'intention de les enregistrer en studio. Il préfère, et de loin, toucher de confortables droits d'auteur en les confiant aux vedettes du moment. C'est le cas de la chanson "Mighty Quinn (Quinn the Eskimo)" qui sera N°1 du hit-parade anglais au printemps 1968 grâce à l'interprétation du groupe Manfred Mann. Puis, coup double avec "This wheel's on fire", N°5 par Julie Driscoll, "You ain't going nowhere" par les Byrds et enfin avec "I shall be released", petit succès par les Tremoloes.
La technique utilisée par Dylan est la plus pratique : depuis les Etats-Unis, il envoie, aux quatre coins du monde, sur bande magnétique ou sur disque souple (qui, comme son nom ne l'indique pas, est cent fois plus dur qu'un vinyl ordinaire) les chansons qu'il souhaite voir (entendre !) enregistrer par autrui. C'est ainsi qu'il recycle "If you gotta go, go now" qu'il chantait depuis 1964 et dont il envoie un enregistrement réalisé le 15 janvier 1965. "If you gotta go, go now" arrive en France enregistré par Johnny Hallyday sous le titre "Maintenant ou jamais" et en Grande-Bretagne par le groupe Fairport Convention sous le titre "Si tu dois partir". Mais l'enregistrement arrive aussi en Hollande.
En toute bonne fois, l'agent local de la firme Columbia, c'est-à-dire CBS pour l'Europe, est persuadé qu'il vient de recevoir la bande du nouveau disque de Bob Dylan. Et il le sort ! un détail, pourtant, aurait dû lui mettre la puce à l'oreille : on ne lui avait pas envoyé de pochette pour le disque. Qu'à cela ne tienne, CBS-Hollande confectionne une pochette de fortune à partir d'un poster qui était offert en bonus dans un 33 tours (un portrait psychédélique réalisé par Milton Glaser). Pendant quelques jours (avant qu'il soit rappelé à l'usine par les représentants en vue de son pilonnage), ce disque sorti par erreur en août 1967est trouvable chez tous les disquaires des Pays-Bas sous la référence CBS-2921. C'est bien sûr un disque rare recherché par les fanatiques, mais pas un des plus chers sur le marché collector dans la mesure où plusieurs milliers de Hollandais l'ont eu en leur possession. D'autres disques de Dylan valent entre dix et cent fois plus. Enfin, bien sûr, tout est relatif : payer 300 pour un vieux 45 tours qui gratte, que l'on peut écouter sur CD ("The Bootleg Serie volume 2") peut quand même sembler exagéré !