Le général tente de reprendre en main la nation livrée à la " chienlit ". Le soir du 24 mai, deux grands rassemblements (étudiants et travailleurs) convergent vers la gare de Lyon et s'y retrouvent massées à 19 heures.
Ses déclarations vont déterminer le sens de l'action à suivre. Les propos du Président ne calment pas la foule et les affrontements sont nombreux et violents. Mais, fin stratège, le Général renversera la situation à son avantage le 30 mai, choisissant, pour s'adresser au pays, non pas la télévision, en grève, mais la radio comme il l'avait fait le 18 juin 1940 : "Je ne me retirerai pas, j'ai un mandat du peuple, je le remplirai". Mais pour le faire savoir, il doit en passer par les radios que son gouvernement tentait de museler quelques jours plus tôt !
Leurs journalistes respectifs ont appris à fraterniser : " Nous avons fait la connaissance non seulement de notre public, mais aussi de nos concurrents. Entre stations, nous nous sommes épaulés. Les équipes ont sympathisé. Ensuite, une sorte de cousinage s'est opéré, même dans le contenu de nos programmes " (Gilles Schneider d'Europe 1, Cahiers de l'histoire de la radio).
Depuis quelques années, on invoquait un conflit de générations pour expliquer certains phénomènes de société : les exactions commises par les blousons noirs, la guéguerre entre les "croulants" et les "yé-yés"... Pour la jeunesse de l'après-guerre, le printemps 1960 donna le coup d'envoi d'une ère nouvelle, avec l'arrivée de Johnny Hallyday. Vedettes et idoles du début des années soixante ont toutes entre seize et dix-huit ans. Paradoxalement, le chef de la nation, lui, entre dans sa soixante-dixième année. Comment pourrait-il être en phase avec les jeunes Français ? Lorsque l'on visionne des documents d'époque, on est frappé par le décalage entre notre pays, en pleine cure de jouvence, et l'aspect âgé de son dirigeant (Mitterrand et Chirac eux aussi, seront septuagénaires dans l'exercice de leurs fonctions, respectivement en 1986 et 2002, mais face à des Français dont l'âge moyen est en nette augmentation).
Par sa morphologie (l'homme est massif), ses traits marqués (il a une histoire, "un passé"), de Gaulle s'inscrit en porte-à-faux dans une période accaparée par la jeunesse. C'est un vieux chêne entouré de roseaux. Jusqu'à se sentir cerné, comme en mai 1968. Certains diront plus tard que la société française s'ennuyait ; on peut leur objecter qu'en réalité elle commençait à assumer une prise de conscience qui toucherait en premier lieu le monde étudiant, qui ne reconnaissait pas l'autorité qu'on lui imposait: " Voici que se lève, immense, bien nourrie, ignorante en histoire, opulente, réaliste, la cohorte dépolitisée et dédramatisée des Français de moins de vingt ans " (François Nourissier, Les Nouvelles littéraires, 1963).
Tandis que les adultes refont le monde au bistrot du coin, cette jeunesse, que l'on dit dépolitisée, ne dispose pour toute agora que les amphithéâtres de l'Université ou les micros de RTL et Europe 1, en attendant l'ouverture de la bande FM à la fin des années 70. Le chemin des urnes leur est encore interdit : la loi sur la majorité civique à dix-huit ans sera promulguée le 11 juillet 1974. " Dire de la jeunesse qu'elle est dépolitisée, c'est souhaiter qu'elle le soit et travailler à ce qu'elle le devienne un peu plus. Le fait que les jeunes gens s'intéressent moins directement au combat politique sert d'alibi pour les en détourner davantage encore " (Jean-Paul Sartre, novembre 1964).
Plus question de continuer à se laisser attaquer par des journalistes contestataires, des " gauchistes " comme on disait alors. Des voix familières disparaissent de nos transistors, l'O.R.T.F. ayant procédé à une purge sans précédente : une vingtaine de journalistes de France Inter est exclue ou mutée (mais la situation est pire à la télévision). Pour cette raison, les persifleurs désormais, se feront rares sur la radio de service public et, même après 1968, on peut les compter sur les doigts d'une main : José Artur, Claude Villers et Pierre Bouteiller (qui seront quand même évincés, mais dans les années 70).