Depuis la naissance du rock'n'roll, plusieurs projets, et pas des moindres, ont capoté à la dernière minute. Citons pour exemples le "Black Album" de Prince, le "live" de Bob Dylan ("In Concert 63"), "Can You Walk Upon The Water" des Rolling Stones, le "Sex, Power and Love" de James Brown enregistré à l'Olympia en 1971... et "Smile", l'album maudit des Beach Boys. Les Beatles furent eux aussi victimes de leurs maisons de disques.
Le grand absent dans les bacs des disquaires, c'est le mythique "Sessions" des Beatles. Un disque qui, à coup sûr, se serait vendu en millions d'exemplaires. Constitué d'enregistrements en studio s'échelonnant de 1963 à 1969, il aurait dû être commercialisé pour Noël 1985. Or Parlophone, maison de disques des Beatles, élabora le 33 tours sans demander leur avis, ni aux trois survivants, ni à Yoko Ono, veuve de John Lennon. Il en résulta un blocage définitif du projet. Les fans durent attendre encore dix ans (et plus encore pour le deuxième et troisième volume) pour voir surgir les treize chansons disséminées sur les CD répondant au terme générique de "Anthology". Entre-temps, le disque "Sessions" dont quelques exemplaires étaient tombés entre les mains de pirates, avait été contrefait et circulait de façon souterraine dans le milieu des collectionneurs. Des collectionneurs qui avaient du grain à moudre : un autre disque, lui aussi en studio, avait connu une histoire plus que torturée...
Les fans doivent savoir être patients : en 1969, ils apprenaient la sortie imminente de " Get Back ", un 33 tours que l'on peut aujourd'hui qualifier de maudit : la première édition, calamiteuse, conduit à la destruction quasiment totale des exemplaires de démonstration (comme pour " Sessions ", certains tombèrent dans les mains des contrefacteurs). La deuxième édition, un an plus tard, présente très peu de variations par rapport au précédent ; elle passe donc, elle aussi, à la trappe. Alors que Paul McCartney, en avril, avait officiellement annoncé la séparation du groupe, il faut attendre mai 1970 pour pouvoir enfin acheter le disque qui, entre-temps, a changé de titre (c'est désormais " Let it be " et non plus " Get back "). Mais l'histoire n'est pas finie car aucun Beatles, et particulièrement pas McCartney, n'est satisfait du produit tel que l'a remixé leur ami Phil Spector. Il faudra néanmoins attendre novembre 2003 et la sortie du CD " Let it be... Naked " pour découvrir le disque tel qu'il aurait dû ou aurait pu, certainement, satisfaire les quatre de Liverpool et leurs millions de fans à l'époque de son enregistrement.
Durant des années, les 4 de Liverpool ont offert des disques inédits à leurs fans, via, justement, le fan club officiel. Une pratique qui dura jusqu'à la séparation du groupe.
La journée du 17 octobre 1963 fut consacrée, en partie, à l'enregistrement de leur premier " flexi ". Traditionnellement, et pendant sept ans, les Beatles enverront un message d'amitié, gage de fidélité à leur fan-club. Il ne s'agit pas d'une chanson inédite, mais d'un montage / collage mêlant musique et dialogues, le tout étant généralement placé sous le signe de l'humour et de la parodie... voire du ricanement bébête ! Un titre générique sera cependant donné à chaque flexi, sans trop véritablement se casser la tête. Le premier s'intitule "The Beatles Christmas Record", le suivant "Another Christmas Record"... jusqu'au septième et dernier, judicieusement baptisé "The Beatles Seventh Christmas Record".
Cette année-là, le flexi de Noël à l'intention du fan-club devait se composer de séances de répétition de la chanson "Think for yourself" (qui, à ce moment précis, s'intitulait encore "Won't be there with you") agrémentées de commentaires prétendument spirituels des quatre Beatles. Donc -miracle !- pour ce troisième flexi les fans auraient eu droit à une vraie chanson. Le dit enregistrement eut lieu le 8 novembre 1965, mais au bout du compte cette session ne s'avéra pas utilisable pour le flexi ; c'est l'époque où les Beatles, principalement John, contrôlaient mal leur consommation de drogue ; bref, l'enregistrement était lamentable. Une journée de travail pour rien. Par acquis de conscience, la bande magnétique fut conservée...et six secondes en furent extraites et sauvegardées pour la bande sonore du dessin animé "Yellow Submarine", commercialisé presque trois ans plus tard. Six secondes sur une journée !
Les Beatles s'autorisent une rapide session dans les locaux de leur éditeur musical, à la Dick James House. La raison de cette escapade ? L'enregistrement du traditionnel flexi de Noël ! Celui-ci se voit gratifié d'un véritable titre : "Pantomime : Everywhere it's Christmas". Cette année-là, ce ne sont pas les seuls vux qu'ils enregistrent : quelques jours plus tard, mais cette fois dans les studios habituels d'Abbey Road, les Beatles adressent des messages de sympathie et des voeux de bonne année à l'intention des auditeurs des deux principales radios pirates britanniques, Radio Caroline et Radio London. Ces stations existent certes depuis 1964, mais leur souhaiter "bonne chance" fin 1966 a valeur de symbole : au gouvernement, on débat ferme pour réduire au silence ces stations adulées par des millions de jeunes Européens.
Au studio E.M.I. de Londres, pour leur 5ème flexi, les Beatles enregistrent ENFIN une vraie chanson, "Christmas time is here again". Alors que les précédents flexis, nous l'avons dit, accumulaient bout à bout bribes de mélodies, plaisanteries et bruits divers, nous sommes, fin 1967, en présence d'un titre tout à fait élaboré, d'une durée de plus de 6 minutes et demie. Hélas les fans ne reçoivent qu'un mixage de portions de la chansons, de gags et de messages de leurs idoles. Une minute, à tout casser. Heureusement quelqu'un (qui ?) a subtilisé la bande dans son intégralité et les 6'37 " de " Christmas time is here again " circulent sur disque pirate dès 1968 ; Cet excellent titre aurait mérité une place dans " Anthology vol.2" (chronologiquement, il se serait située entre "Hello, goodbye" et "Lady Madonna").
Celui de fin 1967 est le dernier disque de Noël à avoir véritablement été enregistré par les quatre Beatles ensemble. Fin 1968, déjà, ils ne peuvent plus supporter de travailler conjointement. Pour les deux derniers Flexis (Noël 1968 et Noël 1969), chaque Beatle enregistrera séparément son message, chez lui. Le tout sera ensuite lié et mixé par le brillant animateur de radio Kenny Everett, aujourd'hui décédé.
Lorsque les fans recevaient ce cadeau à chaque Noël (de 1963 à 1969), le disque était gratuit ou, plus exactement, couvert pas les frais d'inscription au club. Après la séparation du groupe, des collectionneurs commencèrent à passer des petites annonces, proposant jusqu'à 5 £ (une somme, en 1970) pour chaque flexi. Et les prix ne cessèrent de monter : 20 £ pièce... puis 150, voire 200 £ pour les 7. Conscient de ce phénomène de marché noir, les Beatles réagirent et publièrent des 33 tours sur lesquels étaient regroupés les 7 enregistrements. Ces deux albums virent le jour en 1970 et s'intitulaient, aux Etats-Unis, " The Beatles Christmas Album " (référence Apple SBC 100), en Grande-Bretagne " From Then To You" (référence Apple LYN 2153/4). Ces deux albums hors commerce sont aujourd'hui extraordinairement rares et se négocient chacun jusqu'à 1 000 . Méfiez-vous des copies pirates qui sont très nombreuses et presque impossibles à déceler : lorsqu'un disque vaut si cher, les contrefacteurs font l'effort de réaliser des copies parfaites !