Contrairement à ce que l'on croit, le premier disque de rock'n'roll français n'est pas celui publié en 1956 par Henri Cording, alias Henri Salvador. S'agissait-il, d'ailleurs, d'un véritable disque de rock ? De rock parodique, certes : accompagné par Vernon Sinclair (Boris Vian) et Mig Bike (Michel Legrand) les titres "Va t'faire cuire un oeuf, man" et "Rock'n'roll mops" se moquent gentiment du rock, car tous trois, Salvador, Vian et Legrand, sont fous de jazz. Et comme beaucoup dans leur cas, méprisent quelque peu le rock qu'ils considèrent comme un rythme dégénéré.
Chronologiquement, le premier disque de rock en français, c'est "L'Homme A La Moto", adaptation de "Black Denim Trousers And Motorcycle Boots", composé par Jerry Leiber et Mike Stoller, ceux-là mêmes qui ont offert "Jailhouse Rock" à Elvis Presley et "Zorro est arrivé" à Henri Salvador, via la version des Coasters ("Along came Jones").
Il lui avait suffi d'un séjour sur le continent nord-américain, dans le cadre d'une tournée de quatorze mois au Canada et aux U.S.A., pour s'imprégner de ce rythme nouveau. Elle dont la vie chaotique rappelait celles de Billie Holiday et de Bessie Smith, en écoutant la radio et en allant au cinéma voir "L'Equipée sauvage" avec Marlon Brando, était immédiatement entrée en prise directe avec la mode américaine, et par n'importe laquelle, celle des rockers à moto ! Les bikers comme on les appelle outre-Atlantique, les blousons noirs comme on va les nommer en France, ne vivent que pour une seule chose : leur moto ! Et parfois, pour elle ou à cause d'elle, y perdent la vie (voir notre article consacré aux chansons morbides). Toutefois cette chanson américaine était véritablement en marge de l'uvre d'Edith... et y restera. Celle pour qui les plus grands auteurs et les plus grands compositeurs taillaient du "sur mesure" pouvait-elle décemment jeter aux orties les plumes, les crayons et les gommes de Marguerite Monnot, Georges Moustaki, Charles Dumont, Charles Aznavour et de nombreux autres, pour brusquement importer des chansons anglo-saxonnes ?
Elle ne s'en était peut-être même pas rendue compte, mais Edith avait pénétré, sur la pointe des pieds, dans le monde du rock'n'roll. Une simple incursion, certes, mais qui contribuera à raffermir son image de chanteuse populaire dans le cur des futurs rockers, jusqu'à Johnny Hallyday, qui, en 1996, n'aura aucun complexe à lui rendre hommage en chantant "L'Hymne A L'Amour" dont Edith avait écrit les paroles. Depuis 1955, "L'Homme à la moto" est devenu un hymne, repris entre autres par Nicoletta, Michèle Torr, Florent Pagny, Brigitte Fontaine et Vince Taylor.