A l'instar des grandes chanteuses de blues, Janis transcendait les chansons d'autrui comme personne auparavant n'avait su le faire. Son ultime et posthume succès, " Me And Bobby McGee ", né de la plume de son amant Kris Krisstoferson, n'a de valeur que par sa voix. Janis quittera la vie en 1970 en proclamant que " la liberté n'est rien d'autre qu'un mot signifiant qu'il n'y a plus rien à perdre ". Toujours terriblement entourée, Joplin a toujours semblé, pourtant, souffrir de la solitude. À cela, rien de paradoxal : redoutant ce douloureux isolement, elle avait pour obsession d'être en permanence accompagnée, si possible par une "foultitude".
L'auteur Arturo Blay attribue en partie cette solitude à sa tentative de "décrocher" de l'héroïne. Elle tenait à s'éloigner des amis qui en consommaient ; mais cet effort ne lui permettait pas, non plus, de retrouver l'amitié de ceux et celles qu'elle avait perdus en raison de sa dépendance, notamment Linda Gravenites, femme de Nick Gravenites, nouveau chanteur de Big Brother.
Ne déclarait-elle pas : "Sur scène, je fais l'amour avec 25 000 personnes, puis je rentre seule chez moi". Il s'agit tout à fait du thème déjà développé en 1962 par Ricky Nelson dans " Teenage Idol " (et, en français, par Johnny, " L'Idole des jeunes "). Interviewée en octobre 1968, alors qu'elle est désormais une énorme vedette, Janis ouvre son cur : - Votre façon de vivre a dû changer de manière radicale, en deux ans et demi... - C'est certain. Je suis encore plus seule qu'avant ! Je n'ai plus la moindre chance de tomber amoureuse ou d'avoir de nouveaux amis. Je n'ai plus besoin de personne. C'est effrayant, surtout pour une femme. Cet aveu est doublement tragique : Janis, quelques mois auparavant (Noël 1967), décidait d'avorter pour ne pas briser sa carrière en pleine ascension ; impossible pour elle, de toute façon, de savoir de qui était le bébé qu'elle aurait pu porter. Mais s'agissait-il d'un sacrifice délibéré ou obéissait-elle aux directives de son entourage ?
A se demander même si c'était vraiment Janis ou son entourage, qui voulait qu'elle devienne star ; son fidèle ami Sam Andrew reste persuadé qu'elle ne serait pas morte à 27 ans si elle n'avait pas quitté son groupe Big Brother and the Holding Company. Début 1968, la cote de Big Brother a encore progressé. Les cachets, cette fois, se montent à 4 500 dollars par concert. En février, le groupe s'installe au Chelsea Hotel de New York. C'est là qu'elle vit une triste histoire d'amour avec le poète chanteur canadien Leonard Cohen. L'union de deux artistes qui sont peut-être devenus des pôles d'attraction pour masquer leur laideur physique... C'est en pensant à Janis que Leonard écrit, justement, " Chelsea Hotel ". Il regrettera plus tard d'avoir révélé à qui était dédiée cette chanson. Durant ce séjour new-yorkais, le groupe est présenté comme Big Brother avec Janis Joplin. Ils enregistrent un album qui est produit par John Simon dont on peut prévoir qu'il ne s'entendra pas avec les musiciens.
Il semble évident que leur manager Grossman est intervenu insidieusement pour désigner ce producteur plutôt qu'un autre. La manuvre ne peut que contribuer à détériorer l'ambiance : Simon est réputé pour être tatillon, exigeant, perfectionniste, alors que les musiciens de Big Brother, bien qu'excessivement talentueux, sont plutôt brouillons. Simon déclare ouvertement qu'il trouve les séances bien piètres ; Janis abonde dans son sens. La légende raconte que près de deux cents chansons auraient été enregistrées (ça semble peu crédible) et pratiquement toutes refusées par l'irascible producteur. En concert, en revanche, les performances restent brillantes, à tel point que le 33 tours sera complété par un extrait de concert plutôt que par un enregistrement studio jugé médiocre. Le mixage sera finalement réalisé à Los Angeles, simplement par Janis et son producteur. Les musiciens ne daignent même pas assister à cette étape, pourtant importante, dans la conception de ce disque qui, à l'origine, devait s'intituler " Sex, Dope And Cheap Thrills " (les deux premiers mots furent bannis par la Columbia). De toute évidence, les musiciens ont compris que Janis s'est détachée d'eux. Les concerts, pourtant, s'enchaînent, mais Janis ne peut supporter ce qu'elle considère devenu comme une routine, et déplore qu'artistiquement parlant la formation ne fasse plus guère de progrès. Elle ne pas tarder à larguer le groupe.