Tout alla très vite pour la belle brune américaine qui, le 10 juillet 1967, devait enregistrer son premier 45 tours, Mississippi Delta ; en fin de compte, relayée en face B, la chanson passe à la trappe. Car quelques instants avant de pénétrer dans le studio d'enregistrement, Bobbie Gentry avait griffonné la phrase "Billie Joe McAllister jumped off the Tallahatchee bridge" (littéralement, "Billie Joe a sauté du haut du pont de Tallahatchee"). A partir de cette simple phrase, elle construit la chanson qui allait lui apporter la gloire... dont elle aura raison de profiter car ensuite ses apparitions au hit-parades se feront fort rares.
En une heure et demie, une version de sept minutes de Ode to Billie Joe était enregistrée. Hélas, sept minutes, c'était beaucoup trop pour un 45 tours. Il fallut se résoudre à raccourcir la chanson, en l'amputant de trois minutes. Malheureusement, dans son empressement à cisailler la bande magnétique, le producteur Kelly Gordon avait censuré un couplet explicatif, celui dans lequel la narratrice expliquait ce qui avait, dans un premier temps, été jeté du haut du pont, et qui avait ensuite poussé l'héroïne de la chanson au suicide. S'agissait-il d'un bouquet de fleurs ? D'une bague de fiançailles ou de mariage ? Ou, pire, d'un bébé, la jeune Billie Joe ayant dissimulé sa grossesse à son entourage ?
C'est peut-être pour cette raison que l'on se l'arracha chez les disquaires. Son sens tragique fit pleurer dans les chaumières, car, dans les paroles, le sort de la fille était vite réglé : "Cette pauvre Billie Joe, de toutes façons, était un peu toquée. Passe-moi les biscuits, s'il te plaît".
A l'époque, on a encore l'habitude d'adapter en français les tubes d'outre-Atlantique. "Adapter", cela suppose de remplacer le prénom Billie Joe par un autre. Et comme la scène, aux Etats-Unis, se déroule à la campagne, il faut pour le public français un prénom qui fleure bon le terroir. Ce sera Marie-Jeanne, prénom sans équivoque en 1967 (le mot marijuana est encore rarement prononcé).
Les couplets supprimés dans la version de Bobbie Gentry ont véritablement disparu. Joe Dassin n'a donc, pour référence, que la version commercialisée. Lui non plus, pourtant interprète de Marie-Jeanne, n'a pas accès au texte original. Bien que tout aussi mystérieuse, tout aussi incompréhensible, la version française grimpe à la deuxième place du hit-parade en septembre 1967. C'est ainsi que, depuis, personne, hormis Bobbie Gentry, ne connaît le fin mot de l'histoire.