La liesse qui a suivi la Libération a déchaîné un torrent d'enthousiasme de la part des jeunes qui envahissent les caves de Saint-Germain-des-Prés. Ils ont une muse en la personne de Juliette Gréco, née en 1927, non pas dans la capitale comme on pourrait le penser, mais à Montpellier. Une muse qui prend sa revanche sur le destin : quelques mois plus tôt, elle était recherchée par les nazis...
A Saint-Germain-des-Prés, elle fait partie de la bande à Boris Vian, Queneau, Vadim, Albert Camus. François Mauriac la surnomme "le beau poisson noir" ; Jean-Paul Sartre écrit pour elle La Rue des Blancs-Manteaux. Elève de Jean-Louis Barrault, elle interprète Bonheur, impair et passe de son amie Françoise Sagan. Jean Cocteau lui confie un rôle dans Orphée. De passage à Paris, le trompettiste de jazz Miles Davis tombe amoureux d'elle... Elle va bientôt le retrouver aux Etats-Unis car le cinéma lui propose la conquête d'Hollywood. Juliette tourne avec Daryl Zanuck, Orson Welles, Ava Gardner, Erroll Flynn. C'est la revanche sur le sort qui s'était acharné durant son enfance : sa mère et sa sur, résistantes, avaient été déportées, et elle-même, serrée par la Gestapo, avait connu l'emprisonnement. Elle qui avait été éduquée au couvent effectua son séjour à Fresnes en cellule avec trois prostituées. L'apprentissage de la vie... Sortir de prison constitua sa première libération.
Elle décide de mettre fin à sa relation avec Miles Davis, non pas faute d'amour, mais pour ne pas briser leurs carrières respectives : la société n'accepte pas de voir une femme blanche avec un homme noir. A cette date, elle ne s'est pas encore assez libérée des apparences, des questions de physique : elle a recours à la chirurgie esthétique pour refaire un nez que bien peu d'hommes auraient songé à critiquer !
C'est avec des chansons de Léo Ferré (Jolie Môme, Paris canaille) et de Prévert et Kosma (Les Feuilles mortes) qu'elle obtient ses plus grands succès populaires. Elle réitère avec Il n'y a plus d'après de Béart, Accordéon et La Javanaise de Gainsbourg. Jean Dréjac signe La Cuisine, qu'il avoue avoir écrit en quelques minutes, en prenant des notes tandis que parlait une amie de sa femme ! Mais l'on apprécie également sa version de la Chanson pour l'Auvergnat, de Brassens, et Je hais les dimanches, chanson de 1950 que Charles Aznavour lui a confiée après que Edith Piaf la lui ait refusée (Grand Prix de la SACEM en 1951).
Malgré ce qu'on a pu dire d'elle ("Juliette Gréco est une artiste lyrique qui réussit la performance de chanter intelligemment des âneries" Radio-Magazine, 1962), elle est parvenue à maintenir, dans son répertoire, un équilibre entre réalisme, poésie, chanson à texte et variété. Un exploit car, avec l'avènement des grandes radios périphériques (Europe 1, Radio Luxembourg et Radio Monte Carlo), c'est la variété qui domine ; hormis sur la radio d'Etat, il est bien difficile d'entendre, en dehors des cabarets, les chanteuses qui ont préféré choisir un chemin plus difficile...
1960... Juliette Gréco publie un nouveau 33 tours. Le titre-phare en est Si tu t'imagines, de Raymond Queneau et Joseph Kosma. En 1965, elle décroche un tube avec Marions-les (son dernier "hit" remontait à 1963. Il s'agissait d'une composition de Jean Ferrat, La Fête aux copains). 1965, toujours... Enorme succès avec le feuilleton télévisé Belphégor. En 1966-1968, les "tubes" s'intitulent Un Petit Poisson, un petit oiseau, et le troublant Déshabillez-moi. Jacques Brel qui, pourtant, écrit rarement pour autrui, composera spécialement à sa demande Vieille, vibrant hommage à la femme d'âge mûr ; après une longue amitié, elle épouse Gérard Jouannest, qui a tant travaillé avec Brel. Elle s'était auparavant deux fois mariée (et avait divorcé) avec des acteurs de renom, Philippe Lemaire et Michel Piccoli. A 78 ans, elle enregistre le CD Aimez-vous ; à quatre-vingt ans, elle chantait encore sur scène. A 82, elle sortait encore un CD, Je me souviens de tout (2009). On le voit, Juliette est un cas "à part".